Les morceaux de moi

Avis sur Le Miroir

Avatar Marcel Patulacci
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Il y a certains cinéastes dont j'aborde l’œuvre en sachant qu'il est probable que le propos qu'elle véhicule à n'importe quel degré de lecture me paraisse étranger, mystique, me passe au-dessus, ou même ne corresponde tout simplement pas à la définition que je me fais du terme.
Je sais pourtant que je vais passer un excellent moment.

La faute, ici, à une maîtrise formelle sans égale, et une perfection esthétique qui suffit plus qu'entièrement à combler mon appétit de cinévore. Comme, plus-tard, son homologue américain Malick, Tarkovsky filme la nature et l'intimité avec fascination et révérence, cherchant à en retranscrire la quintessence avec un brio dans la composition des plans qui n'a rien à envier aux plus grands tableaux de ses compatriotes Shishkin, Répine ou Vrubel.
Entre plans plus formels, il insère des trouvailles esthétiques surréalistes et troublantes, comme celui de la mère qui sourit quand toute la pièce autour d'elle tombe en débris, s'étiole et se désagrège, ou ces corps qui entrent en lévitation quand un autre tout à coup disparaît.

La symbolique est souvent claire, mais il s'agit aussi parfois tout bonnement de faire entrer le spectateur dans un "certain état spirituel", de la propre confession de son auteur. Aussi, si l'on peut rester hermétique aux prétentions spiritualistes de l’œuvre, Tarkovsky nous présente indéniablement, en procédant à son autobiographie cinématographique, une occasion de réfléchir sur la notion du temps et la construction temporelle du récit.

En effet, jamais la marotte du réalisateur russe (un cinéaste compose en assemblant des morceaux de temps, comme un peintre assemble des pigments de peinture) n'aura été illustrée avec une telle radicalité. Le récit, éclaté, mêle dans un désordre apparent passages autobiographiques fictifs à des séquences tout aussi autobiographiques, mais réelles, objectives, tirées de pellicules d'archives.

Une sensation à un point du passé fait écho à une autre à une époque différente, les souvenirs de la guerre côtoient ceux du berceaux; les visages, avec le temps se confondent; certains souvenirs sont vibrants et colorés quand d'autres sont ternes et monochromes, quelle que soit leur époque; on décapite une poule, on parcourt une imprimerie en panique, on parle de toréador. Et le fil, bien que temporellement non-linéaire, suit à la lettre une structure propre avec une cohérence irréprochable, même si l'on se demande souvent ce que veut raconter Tarkovsky si ce n'est le rôle central de sa mère dans le façonnement de son devenir d'homme.

En somme, Tarkovsky se raconte avec une exhaustivité teintée de pudeur, sans jamais entièrement se montrer, et en choisissant de ne dire que ce qui lui paraît signifiant : Une anecdote, qui répond à une autre; une sensation; la magnificence de la nature et la beauté des femmes de sa vie, alors qu'en fond la voix distante et impermanente de son père scande solennellement de cryptiques poèmes.

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