Dans la tête des artistes

Avis sur Le Mystère Picasso

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(Critique parue dans Tsounami n°2 : La comparaison)

Au sortir d’une séance du Mystère Picasso, une évidence : à la question « comment le cinéma pourrait s’approcher du génie d’une personne extraordinaire ? », seul Henri-Georges Clouzot sait répondre avec brio. Ces dernières années l’ont malheureusement prouvé, et l’actualité ne cesse d’y revenir. Le biopic est le pire des genres cinématographiques ; et Hollywood n’arrange pas son cas en refilant des destins hors du commun à des réalisateurs quelconques, appliquant la même recette encore et encore : celle-ci se résume à prendre le combat au coeur de la vie d’un homme pour la raconter par le prisme de cette lutte. Aux deux Oscars gagnés par Judas and the Black Messiah cette année, sans doute car l’anti-racisme est à la mode, le film dédié au peintre espagnol ayant fait l’objet d’une ressortie sur quelques écrans parisiens montre brutalement à quel point le cinéma est digne de la superbe des grands destins de ce monde.

Et pourtant, cela n’était pas gagné d’avance. Le cinéma peut-il se mettre au service d’un autre art ? En cas de réponse positive, peut-on voir dans l’essai une soumission d’un art à un autre ou bien un service mutuellement rendu ? Le film de 1956 propose une leçon de cinéma, l’image ne fait plus qu’un avec la toile de Picasso. Le spectateur, en assistant à une oeuvre en cours, imagine le processus de réalisation qui se joue dans la tête du peintre. Ce geste de cinéma est peut-être l’un des plus émouvants de l’histoire de cet art : non seulement Clouzot croit suffisamment en sa muse pour ne parler d’elle qu’à l’aide de ses peintures, mais surtout, il croit en son spectateur, capable d’approcher le génie du cubisme sans lui dérouler un exposé linéaire et historique. À ce titre, le tableau final se veut explicite de la démarche du réalisateur. Une scène à la plage est modifiée durant plusieurs minutes par le montage des allers et retours qu’entreprend Picasso sur son oeuvre, les coups de pinceau donnant un élan vital et dynamique à la peinture. Par ce choix de mise en scène, le cinéma, comme la peinture, sont magnifiés, poussés à leur sommet.

Le cubisme en peinture peut être synthétisé par la représentation des multiples facettes d’un objet dans l’espace sur une toile plane. Ce mouvement artistique est approché par la force des formes et des couleurs présentes dans les différents tableaux peints devant nos yeux. Encore plus fort, Clouzot l’applique à sa propre démarche. Au contraire d’un réalisateur interchangeable qui aurait tenté d’approcher rationnellement les composantes de l’oeuvre de Picasso, Clouzot joue avec son ami, lui fait croire qu’il ne reste que 150 mètres de pellicule, le repousse dans ses retranchements, non pas pour en faire sortir un état de folie physique ou verbale, mais dans un souci purement et simplement artistique.

En se mettant autant au service du sujet de son film, le réalisateur nous pousserait même à nous demander si cette oeuvre rend hommage au génie de Picasso ou bien à celui de Clouzot. S’il reste un chouette défilé de tableaux magnifiques d’un grand peintre du XXème siècle permettant d’approcher sa démarche et ses tourments avec jeu et pédagogie, Le mystère Picasso est peut-être plus la signature de l’artiste Clouzot, prouvant à la France entière qu’il est un réalisateur qui compte, capable comme d’autres de produire de grands films comme personne, et de rendre compte des grands de notre monde.

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