Godard, le révolutionnaire tourmenté

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Après les OSS 117 et The Artist, Hazanavicius nous plonge dans l’univers sulfureux d’une génération en plein essor, les sixties, nous dressant le portrait d’une vedette du cinéma: Jean-Luc Godard, connu notamment pour ses films A bout de souffle et Pierrot le fou. Au départ, je me suis dit que c’était encore une biopic parmi toutes celles qui pondent comme des œufs de Pâques en ce moment; mon avis était donc plutôt mitigé. Et puis, j’ai pensé à Louis Garrel que j’apprécie beaucoup en tant qu’acteur; j’ai songé à ses interprétations brillantes dans Les deux amis et Le mal de pierres. J’ai alors décidé de le voir.

Adapté du livre Une année studieuse de son ancienne épouse Anne Waziensky, le portrait de Jean-Luc Godard nous dévoile une facette du metteur en scène méconnue du grand public. On croise le destin d’un homme au tempérament atrabilaire. Volontiers cruel avec les personnes de son entourage, réputé pour son cynisme déconcertant, le maestro assène ses congénères de piques éminemment acerbes, ose clamer haut et fort que toutes les œuvres qu’il a réalisées avant La chinoise ne sont que des grosses merdes. Peu soucieux du qu’en dira-t-on, les médias se nourrissent de ses provocations à répétition.

Mais derrière sa verve assertive se cache la fragilité d’un homme approchant la quarantaine, entamant une crise exitentielle. Au même moment, il s’unit à Anne, jeune étudiante en philosophie qui a quelques années de moins que lui. On est en 1967, la France, en plein bouleversement économique, expérimente une révolution socio-culturelle. Militant communiste, Godard tente de donner un second souffle à son cinéma, voulant lui attribuer des accents politiques. Il fait notamment la “promotion” du maoïsme dans son dernier film La chinoise, bien qu’il déteste parler de créations littéraires comme s’il s’agissait de produits publicitaires, tel qu’en témoigne la scène où il se bagarre avec un agent de Publicis. Dés lors, il considère que le cinéma doit être engagé; en somme il doit acquérir une dimension idéologique, sinon il n’a pas de valeur.

On s’amuse de retrouver Godard parlant devant un public de soixante-huitards dont l’insolence contestataire décontenance l’orateur plutôt qu’il le propulse sur les feux de la rampe. Au contraire, il lutte tant bien que mal contre sa timidité qu’il justifie comme découlant de sa phobie de la vieillesse. Vedette de son époque, il sent qu’il prend de l’âge et qu’il n’est plus autant au goût du jour qu’auparavant. Alors qu’il entreprend une quête de lui-même, sa femme observe. Patiente, elle subit ses accès de fureur, comme lorsqu’il lui reproche de se la couler douce au soleil au lieu de sauver le monde. Au fur et à mesure, il s’enferme dans ses rêves utopistes, ne les partageant plus, ni avec sa compagne ni avec ses amis, à l’exception de Jean-Pierre Gorin avec lequel il va monter un collectif cinématographique.

Les notes, colorées au début, deviennent sombres: au début, le couple s’enrichit de la complémentarité qu’offre les deux partenaires; à la fin ils ne se parlent presque plus. Les sous-titres affichés lors d’une scène où ils prennent le petit-déjeuner, montrent leur difficulté à communiquer, c’est-à-dire le décalage entre ce qu’ils pensent et ce qu’ils expriment verbalement.

Puis on assiste enfin au coup de grâce. Godard, incompris des autres, parvient-il à se comprendre? Il cherche en vain une issue à ses interrogtions, convaincu de ne pas avoir encore atteint le sommet de son art. Il voudrait fusionner la politique avec le cinéma. Si l’association est possible, l’un ne peut se fondre dans l’autre; ainsi, un membre de son équipe lui reproche de ne pas choisir sa voie.

Je décerne une mention spéciale à Louis Garrel pour son excellente interprétation de Godard. Plus vrai que nature, il arrive à imiter les mimiques, mais également la façon de parler très caractéristique du cinéaste Suisse. La mise en scène soignée au rythme pop nous immerge au temps des festoiements psychédéliques et de la décadence de la bourgeoisie. Parallèlement, Hazanavicius s’inspire de l’univers de Godard. Par exemple, la dispute en voiture rappelle les altercations entre Jean Yanne et Mireille Darc dans Week-end tandis que les scènes de ménage sont un clin d’œil à Une femme est une femme. Au niveau du choix de la musique aussi; pour finir en beauté, nous avons le plaisir d’écouter la délicieuse chanson aux notes jazzy New york herald tribune de Martial Solal, tirée de la BO de A bout de souffle. Je terminerai mon analyse en reprenant une célèbre citation de Godard répondant à un journaliste qui résume bien ce film:

“Quelle est votre ambition dans la vie? Devenir immortel et puis mourir.”

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