Le Trou, peau de l'humanisme.

Avis sur Le Trou

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Il n'est pas difficile de voir en quoi Le Trou est un immense film, qui ne mérite nullement un titre de critique aussi misérable, mais bon...

S'il existe bien un genre qui ne me passionne guère habituellement, c'est bien le film de prison. La faute sans doute à toutes ces productions, dépourvues aussi bien de subtilité que d'imagination, qui sont pleines à craquer d'intrigue bon marché, de poncifs grossiers et de personnages caricaturaux. Avec Le Trou, au contraire, on tutoie un semblant de perfection : pas d'esbroufe, de dramaturgie excessive ou encore de pitoyables lieux communs. Becker se défait des oripeaux habituels du film commercial pour filmer la prison avec la rigueur du documentariste et met en scène la vie des détenus avec la précision de l'entomologiste. Ce n'est pas un vulgaire décor de cinoche que nous apercevons, mais bien une prison plus vraie que nature où chaque élément, chaque détail, nous renvoie à la notion d'enfermement : ce sont ces couloirs, longs à n'en plus finir, sombres et silencieux, qui nous privent de nos repères, ce sont également ces murs, immenses, qui nous obstruent obstinément l'horizon, ou encore ces cellules exiguës et surpeuplées annihilant brusquement tout espoir de liberté comme d'intimité.

L'univers carcéral ainsi reconstitué ne peut décemment pas accueillir le cabotinage de quelques vedettes fantoches, c'est pour cette raison que les premiers rôles sont confiés aussi bien à d'anciens détenus (José Giovanni, Jean Keraudy) qu'à des acteurs amateurs qui ont une vraie gueule (Michel Constantin). Le seul qui semble un peu à part, c'est Marc Michel dont les allures de bon gendre tranchent avec la dureté du milieu. Mais ce choix se justifie amplement, il permet à Becker de posséder un personnage neutre, ne semblant pas appartenir à la faune carcérale, et envers lequel le spectateur pourra facilement s'identifier : avec lui, on s'introduit dans les entrailles de cette immense bête, reniflant ses odeurs, écoutant ses étranges gargouillis, apprivoisant progressivement cette peur qui ne cesse de nous accompagner. Avec lui, surtout, on pénètre à l'intérieur de cette cellule, micro-société dérisoire aux règles de vie bien réelles, partageant le quotidien d'un groupe de prisonniers, ainsi que leur plan d'évasion.

Une fois l'immersion du spectateur réalisée, Becker peut alors faire évoluer son film en expérience à vivre. Pour ce faire, il s'inspire de Bresson et de son Un condamné à mort s'est échappé , pour focaliser son attention sur les plus infimes détails (scènes de vie ou préparation à l'évasion) tout en jouant sur la notion du temps. Le temps, ainsi dilaté, ne rappelle plus celui de la fiction, les scènes semblent se dérouler en temps réel, exaltant de la sorte la moindre mésentente entre deux personnages, la moindre crainte d'être pris par les geôliers. Les longs plans de Becker transforment un banal repas entre prisonniers en moment de grande tension, où le silence pesant est à peine atténué par le bruit des mastications ou celui d'un robinet qui goutte. De même, aller chercher un simple colis peut s'avérer être dangereux, si jamais les mains de ce gardien qui ouvrent, découpent, fouillent longuement chaque paquet, trouvent quelque chose de préjudiciable. Mais tout cela n'est rien comparé à l'angoisse d'être vu ou entendu pendant le pénible démolissage d'une dalle de ciment avec un burin de fortune. Le travail est d'autant plus long que la matière résiste, et pourtant les détenus ont peu de temps pour le réaliser : une poignée de minutes avant le retour des gardiens et de cet œil qui voit tout.

L'intensité du film est amplifiée par le minimalisme ambiant : chaque incident, aussi anodin soit-il, risque de mettre en péril le bon déroulement de l'évasion. Nos détenus doivent ainsi rivaliser d'ingéniosité pour déjouer les obstacles : on fabrique un sablier pour remplacer la montre qui nous fait défaut pour chronométrer le passage des gardiens, on bricole un semblant de périscope pour avoir une vue imprenable sur l'extérieur de la cellule. Ces différentes péripéties, minutieusement rapportées, ne servent pas uniquement à entretenir suspense et enjeux dramatiques, elles sont là aussi pour illustrer la débrouillardise et l'entraide de ces gars qui se démènent pour se sortir des griffes d'une société pénitentiaire. Et c'est sans doute sur ce point que Le Trou peut vraiment se prévaloir de sa qualité de chef-d'œuvre, ce n'est pas simplement un brillant film de prison, c'est également une très belle représentation du combat de l'Homme face à un système tout-puissant, c'est une brillante évocation de l'esprit de résistance.

Bien sûr, certains regretteront la vision un peu trop modérée de ces détenus, comme d'autres déploreront le fait que soit passé sous silence le motif de leur inculpation. Mais Becker ne cherche pas à faire dans le réalisme à ce niveau : de la même manière qu'il a défendu l'humanisme d'un Goupi face à la doctrine de Vichy ou l'idéalisme d'un Modigliani face à la logique marchande de la société, il défend ici l'humanisme forcené qui unit indéfectiblement des détenus entre eux et les aide à ne pas se soumettre à un système profondément asservissant. La vision de ce groupe de prisonniers est peut-être un peu utopique mais qu'importe, c'est elle qui donne sa pleine puissance au film comme l'illustre ce final époustouflant : la foi en l'humanisme permet à ces hommes de garder leur dignité en toutes circonstances, tandis que celui qui s'est fourvoyé peut partir la tête basse, les chaînes qu'il vient d'accepter ne sont pas prêtes d'être retirées.

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