Gangster parade

Avis sur Les Affranchis

Avatar Thaddeus
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Juste avant le décollage à bord du vol Scorsese 1990, il convient d'observer quelques règles élémentaires de sécurité : vérifier que sa ceinture est bien attachée, éteindre sa cigarette, s'assurer du bon fonctionnement des gilets de sauvetage et des masques à oxygène, repérer les issues de secours. "Mais ce n'est qu'un film !" Ne discutez pas, vous me remercierez après. Car s’il plante son hameçon sans douleur, le cinéaste nous tourneboule ensuite avec une vigueur déchaînée à faire perdre la tête. Dès les premières secondes, il est clair qu'avec Les Affranchis on est embarqué dans un film physiquement pas ordinaire, le genre de truc qui peut compter dans l'histoire conjointe de la voltige aérienne, de la foire du Trône et de la course automobile. La métaphore n’est pas tout à fait hors de propos puisqu'on se retrouve d’emblée assis dans une voiture, de nuit, en 1970, aux environs de New York. À bord, trois potes bien mis qui se laissent gagner par le sommeil. Soudain (comptez jusqu'à trois), un bruit sourd. Pneu crevé à l'avant ? Pas du tout : mort vivant à l’arrière. Un type y gargouille, la tête écrabouillée, déjà roulé dans son linceul. Un des hommes sort de sa veste un énorme couteau de cuisine et le plonge dans les chairs tressautantes, tandis que son compagnon dégaine un revolver et tire sur l'agonisant plus de balles qu'il n'en faudrait pour abattre un sanglier. Ah bon, se dit-on, mais alors... Alors, on déjà embrayé sur autre chose. Arrêt sur image, voix-off, puis générique, où les noms, comme saisis d'une frénésie feu au cul à la Woody Woodpecker, ne font que stationner un très bref instant sur l'écran avant de redémarrer à toute blinde. Flash-back, virage à 180 degrés, on repart dans une autre direction, et on commence à comprendre le pourquoi des précautions d’usage rappelées ci-dessus. Ça se confirme quand, beaucoup plus tard (environ dix-huit secondes), on se retrouve parachuté au milieu des années cinquante, en plein cœur du quartier populaire de Brownsville, un des secteurs les plus malfamés de New York.

Par petites touches, le cinéaste installe un récit d’initiation fragmenté. En quelques saynètes enjouées, rapides, joyeuses, presque muettes, les présentations sont faites : Paul Cicero, le caïd dont on plaide les faveurs, et Jimmy Conway, le voyou élégant, l’idole des jeunes, auxquels vient se joindre Tommy DeVito, le petit nerveux et baratineur (complètement cinglé, on s’en rendra compte assez vite). La mythologie de la Mafia (le nom n’est jamais prononcé), Scorsese lui règle son compte d'une rafale sans bavures, l’aspergeant au vitriol d’une dérision pince-sans-rire, fataliste. Trente années d’assassinats, de trafics, de méfaits, de vols et de vengeances (personnelles ou non), la routine du crime organisé brossée dans une épopée sanglante en rouge et noir, une fresque foisonnante, éruptive, hyperréaliste, souvent insolite, toujours affolante de virtuosité, d’inspiration et d’intelligence. À travers le destin de ses personnages principaux et de quelques comparses, c'est tout un monde que le cinéaste dévoile, ses codes, ses traditions, les rapports complexes qui le régissent. Il éclaire le quotidien de la grande famille de la pègre, jalonné de bons repas mitonnés, de récréations innocentes, de parties de poker enfumées. Il s'y immerge en enchaînant les épisodes comme autant de coups de projecteur foudroyants sur les us et coutumes de cette société en marge, sur son cynisme, ses extravagances, son obsession du fric, son (mauvais) goût du luxe, ses méthodes expéditives. Des origines à nos jours, il raconte la vie mouvementée (et authentique) d’un second couteau qui, quoique étranger au sérail des Américano-Siciliens (il a commis le péché originel d'avoir un père irlandais), va faire brillamment carrière dans la flibuste urbaine avant de donner tous ses chouettes copains aux flics.

L'histoire d'un traître donc, la biographie d'une balance. Balance : on tient l’autre principe élémentaire des Affranchis. Car si Scorsese conduit son film-bolide comme un fou du volant, grillant tous les stops, doublant en haut de côte, systématiquement à contre-voie, il l'agite aussi d'une force de roulis qui le fait constamment tanguer d'un pied sur l'autre : d'une part, le récit faussement édifiant d'une ambition dévorante ("Toute ma vie, j’ai voulu être gangster"), d'autre part, la check-list stupéfiante des "valeurs" culturelles qui fouettent cette ambition. De quoi rêve-t-il, le jeune Henry Hill ? Des Cadillacs comme des paquebots, des mocassins en croco vernis, des bagouses grosses comme le Ritz. Devenu grand, son appétit a changé de format mais pas de qualité : costard en alpaga, bagnole en forme d'aspirateur à gonzesses, appartement en skaï et inox brossé, girlfriend phosphorescente et gentille petite femme à la maison, avec chiards enamourés sous le sapin de Noël. Et qui sont-ils, ses meilleurs amis Jimmy et Tommy ? En aucun cas des industriels du crime (ces parrains chers à Coppola), à peine des petits commerçants de la gâchette facile, des portes-flingues à la susceptibilité de rosière, saisis par la débauche et le gain facile, et qui rêvent eux aussi de vacances à Las Vegas et de vison rose pour leur régulière. C'est la thèse de Scorsese : de l'american dream à l’american crime (en passant par l’american cream), la conséquence est évidente et le cauchemar lancinant. La middle class américaine lui donne des envies de meurtre.

Loin des enluminures rétro, le jeune truand apparaît comme le produit d'un croisement improbable entre le Charly et le Johnny Boy de Mean Streets. Du premier, il hérite l'inquiétude, la distance, le sérieux. Du second au contraire, il possède l'inconscience, la jeunesse, la passion du flambeur. Mais, avec le temps, ce personnage si typiquement scorsesien a changé. Il s'est comme vidé de sa substance. À titre de signe, la voix-off des Affranchis n'a pas grand-chose de commun avec celle d’autrefois, qui désignait l'intériorité particulière de Charly et plus spécifiquement son masochisme profondément chrétien. Ici, elle demeure purement fonctionnelle et joue seulement le rôle d'opérateur narratif. Henry est un personnage opaque et transparent, sans recul sur lui-même, brisé de l'intérieur sans même qu'il en sache rien. D'où vient cette fascination si particulière exercée par les créatures mi-anges, mi bêtes des films de Scorsese ? De leur ineptie ontologique, indépassable, de ce côté têtu, obstiné et surtout borné. Borné, c'est-à-dire enfermé, tel l'autiste, dans un monde fini aux limites extraordinairement étroites. Cet univers est celui d’une communauté close, aux règles séculaires soustraites à la Loi du dehors. Il n'y a pas ici de transcendance de la souffrance. Tout ce qui est vécu par Henry l'est au niveau d'une existence vulgaire et dénuée de toute possibilité de dépassement. Les Affranchis fait le récit d'une dégradation, d'une descente aux enfers, celle d'un être qui voudrait croire aux apparences héroïques jusqu'au bout sans comprendre que, tel un fruit véreux, il est bouffé de l'intérieur par une machine de guerre dont il reste un maillon anonyme. Henry n'est qu'un Judas de fait divers qui évolue dans un monde froid en proie au pourrissement et au désenchantement le plus cru.

De Scarface à Gun Crazy, Scorsese puise son inspiration aux sources mythiques du film noir, pour en conserver les aspects les aspects les plus pessimistes et les plus violents. Des mafiosi vont et viennent, se sourient, s’affrontent, se trahissent, se réconcilient, atteints d’une mégalomanie galopante, d’une hypertrophie du moi qui autorise tous les délires. Rythme haletant, tempo accéléré, mouvements convulsifs, images gelées, jonglages temporels, raccords insensés : le spectacle, éprouvant, palpitant, ne laisse pas respirer une seconde. Cette excitation n’est pas gratuite, elle traduit le néant moral et l’absence totale de rachat d’une humanité survoltée qui veut tout, tout de suite et par n’importe quel moyen. Voilà ce que raconte Scorsese avec une ardeur grandissante, un punch dévastateur, une caméra qui ne s'arrête jamais, montant, descendant, précédant l'action, ralentissant un instant pour un travelling latéral caressant, repartant en courant dans les rues menaçantes, les appartements trop riches, les boîtes de nuit trop rouges, les décharges municipales où finissent les complices imprudents. La course folle se fait au ras du macadam, dans des hangars, des boutiques ou des bars sordides, et même dans un talus forestier pour enterrer ou déterrer, au gré des circonstances, le cadavre d'un condisciple trop arrogant – scène bouffonne où l’exhumation se fait en devisant du repas du soir et de spaghettis aux anchois. Chez ces gangsters, on ne tue pas pour tuer, sauf Tommy le dingue, qui abat un jeune serveur pour une commande mal enregistrée. On tue quand c'est nécessaire pour avoir toujours plus d'argent. L’argent : le nerf de la vie. Le cinéaste dévoile ainsi la vraie nature des crimes que d’autres traitaient de façon différente, plus symbolique, plus poétique, voire métaphysique. Les Affranchis est une hallucinante tranche de vie, une réflexion magistrale, brutale et sans compromis, sur la transgression qui s’exonère de tout, la bêtise dangereuse, la réussite sans scrupules, l’abandon exclusif de la moindre notion de conscience, de faute et de culpabilité.

Comme dans une soûlographie panique, le film titube entre la vie privée d'Henry (un roman-photo matrimonial où le drame de la jalousie le dispute au cocufiage réglo) et sa vie professionnelle (d'un certain point de vue tout aussi petite-bourgeoise : "Assassiner, ce n'est pas un crime, c'est un business"), jusqu'à ce que ces deux parallèles se rejoignent dans un fracas de tôle froissée. N'en pouvant plus que son mari la trompe, Karen le braque sur le lit conjugal et manque lui faire sauter le caisson. C'est la conflagration, le grand carambolage des normes américaines, et l'on repère que depuis le début, Scorsese a traité à égalité d'horreur les scènes hard (règlements de comptes, meurtres, tabassages) et les scènes soft (le mariage acidulé de Karen et Henry, l'atelier maquillage entre épouses de malfrats ou le barbecue dominical entre vieux amis). Psycho-killer venimeux ou bon père de famille un rien crétin : la nuance est très subtile. Qu'est-ce qui le défrise le plus, Henry Hill, une fois donnés ses potes aux flics ? D'être obligé de se planquer sous une autre identité dans un bled paumé ? De vivre en sursis sous la protection constante des agents fédéraux ? Non, ce qui le chagrine le plus, c'est de ne plus pouvoir pavoiser comme une star de cinéma (tu parles d'un rêve !), d'être devenu un couillon d'Américain comme les autres qui, tous les matins, ramasse son journal et sa bouteille de lait sur le seuil de son pavillon anonyme : un schnock. L’atterrissage est violent comme un lendemain de cuite. Et le dernier plan lui laisse un sourire amer aux lèvres, juste avant que Tommy nous flingue d’une dernière salve et que le générique de Sid Vicious tombe tel un couperet sur sa vie désormais misérable. Bref, Scorsese vomit mais en même temps, jésuite incorrigible et flagellant notoire, il ne cache pas qu'il en reprendrait bien une louche, sillonnant son film d'un certain nombre de fils rouges (humour fou en désamorce constante) pour souligner que lui-même n'est ni étranger, ni sentimentalement indifférent à certains aspects de ce way of life qu'il massacre avec tant de bonne humeur. Il y aurait, par exemple, un livre de cuisine italienne à écrire avec la foultitude de recettes qui sont données dans Les Affranchis (saucisses, peperoni et sauce au ragoût, avec juste ce qu'il faut d'ail et surtout pas trop d'oignons, mamma mia !).

Ce faisant, Scorsese nous réapprend ce que c’est que d’être vraiment scotché à son fauteuil, nous fait goûter comme pour la première fois à la sidération, à l’étourdissement provoqués par une mise en scène qui condense, malaxe, triture les idées et les modes de narration les plus fulgurants. Il souffle le chaud et le froid, nous fait passer sans sommation de la drôlerie saignante à la stupeur, de la suffocation à l’incrédulité, de l’ivresse à la gueule de bois. Il tisse du morceau de roi au kilomètre, le fait crépiter au son d’une bande originale électrisante qui crache du Tony Bennett et du Johnny Mathis en passant par Aretha Franklin et les Ronettes, George Harrison et les Stones. Exemple : vexé par la remarque du jeune qui arrondit ses fins de mois en faisant le garçon personnel pour l’équipe, Tommy l’abat froidement en vidant sur lui son chargeur. L’effarement qui saisit le spectateur se reflète sur ses complices, avant que l’un d’eux déplore ne plus avoir de chaux vive pour faire disparaître le corps. Rire jaune, identique à celui ressenti lorsque, dans une scène d’anthologie, le même Tommy simule un esclandre avec Henry qui, d’abord hilare, se met à blêmir en un battement de cil. C’est qu’avec un tel psychopathe, une blague comprise de travers peut rapidement se conclure par l’exécution de celui qui s’en amuse. Prodige : à l’arrivée d’Henry et Karen au cabaret Copacabana, la caméra les chope à l’entrée sur la voix des Crystals et leur colle au train dans le dédale des couloirs du sous-sol, ne les perd pas (sans rien renverser) dans le bordel d’une cuisine en plein coup de feu, et les lâche au bord de la piste de danse, histoire de rappeler à tant de films ankylosés que le cinéma, c'est d'abord du mouvement. Plus tard, la journée épuisante d’un Henry en pleine flippe, hagard, pantelant, littéralement vampirisé par la police et arrivé au bout du bout de la paranoïa cocaïnée, est scannée heure par heure (de 6:55 am à 10:45 pm), son programme déroulé à la cadence infernale d’une bande-son incendiaire et d’un montage syncopé à flanquer le tournis. Et lorsque la conclusion arrive, qu’Henry témoigne à la barre du tribunal contre ses anciens amis, la nature fictionnelle de ses propos glisse sans que l’on s’en aperçoive à la confession extra-diégétique : le voilà qui se lève de son siège, slalome entre le président et les accusés et, tout en continuant de parler, vient nous fixer droit dans les yeux. Le génie à l’état pur.

Scorsese se permet tout, oscille du classique à l’expérimental, du comique au tragique, de la fantaisie à la terreur, déroule une sorte d'abrégé du ciné-polar hollywoodien, à la fois pastiche amusé et hommage sincère. Tout fuse et se consume avec une énergie démente. Le réalisateur semble avoir décidé de pulvériser tous les records de maestria, de vitesse, de dynamisme, d’invention, comme si on l’attendait au bout du chemin, comme s’il ne pouvait plus se retrancher derrière les autres : vas-y garçon, c'est à toi de jouer, montre-nous de quoi tu es capable, toi le fameux Martin Scorsese. Devant un tel film, c’est bon, on a compris : le king, c’est bien lui, qui atomise la concurrence, qui la laisse clouée loin derrière. Quant aux acteurs, synchronisés aux merveilles de la réalisation, ils offrent un festin cinq étoiles. Ce fut la révélation de Ray Liotta, charmeur et fébrile, tout en médiocrité satisfaite, mais qu’une ombre de sensibilité inguérissable rend vulnérable. Ce fut aussi celle de Lorraine Bracco, seule femme dans ce monde d’hommes, qui tient sa partie avec une présence flamboyante, apportant au film une part de candeur dont on ne sait jamais si elle est sincère, feinte ou calculée. Il faut la voir débouler en voiture et faire un scandale à Henry, devant ses amis, pour le lapin qu’il lui a collé. Autour d’eux gravitent une galerie de figures hautes en couleur, mémorables, truculentes ou effrayantes, portés par des comédiens au sommet de leur art. Il suffit d’un lent mouvement d’approche sur Jimmy, accoudé au bar, tirant sur sa clope et lançant de côté un regard torve, pour que s’imposent le charisme et le talent uniques de Robert DeNiro. Il ne faut rien d’autre à Paul Sorvino qu’une silhouette ronde et quelques mots onctueux pour donner vie à Paulie, ce chef respecté dont l’allure débonnaire dissimule les redoutables agissements. Et Joe Pesci, roquet impulsif doté d’un sens de la dérision aussi ravageur que ses hystériques flambées de violence, compose l’un des truands les plus névropathes et incontrôlables que le cinéma ait jamais connu. Depuis sa sortie il y a vingt-cinq ans, le film a tellement été pillé, décliné, imité dans tous les sens et par tant de réalisateurs (de l’admirateur le plus émérite au pire des tâcherons), qu’il convient de rappeler une nouvelle fois la place qui est la sienne : plus encore que le modèle indépassable du genre, trônant tout là-haut aux côtés du Parrain, il s’agit d’un immense classique, d’une leçon de septième art comme il est donné de n’en découvrir que très peu dans une vie de spectateur.

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