Le complexe d'Oedipe

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La mort n’est qu’une douce délivrance à côté de ces jeux mortels auxquels se livrent l’ensemble de la famille Von Essenbeck. Symbole d’une époque et d’un raffinement révolus, la dynastie est déjà sur le point de s’effondrer lors du premier repas. Manipulé et porté par la soif terrible de pouvoir des héritiers, le géant de l’acier chancelle, laissant ainsi pénétrer en son sein même les racines terribles de la peste naissante qui vient s’abattre sur l’Allemagne.

Un microcosme révélateur

La famille Von Essenbeck représente en substance la société allemande dans son ensemble, où tout au moins elle apparaît comme le reflet fidèle de la bourgeoisie. Les prises de position et les antagonismes surgissent rapidement autours d’un repas ; à côté des libéraux et des nazis, l’indifférence et la gêne dominent. Il est vrai que les intérêts du groupe priment avant toute considération politique ; par opportunisme, l’approbation bourgeoise au régime nazi va l’emporter et permettre de sédimenter l’idéologie et la puissance du parti au sein de la société.

La séduction du NSDAP est rendue possible par l’opposition brutale et systématique entre les libéraux et les communistes. Foyer des révoltes et des grèves ouvrières, l’usine de la famille illustre l’échec de la bourgeoisie à imposer un système viable dans un pays meurtrie par la profonde dépression qui l’a touchée en plein cœur. La pourriture et la décadence menacent ce milieu encore privilégié qui s’accroche désespérément aux vestiges de son glorieux passé. La froideur et la rigidité de ses membres les préservent encore dans une belle cage dorée des agressions extérieures. Pris dans des jeux de pouvoir et de trahisons, ils n’ont pas besoin des autres pour se détruire. Lieu de rassemblement et de partage, la table familiale se vide à mesure que les intrigues ont raison des individus. On tombe dans une paranoïa totale où chaque mot proféré, chaque geste risque d’avoir des répercussions et des conséquences dramatiques sur chacun. Cette confusion et cette profonde anarchie familiale deviennent un terreau facile pour les nazis.

Une ambivalence permanente

Ce film est celui des plus grands extrêmes. Le rythme lent du film laisse s’installer progressivement chez le spectateur l’horreur et l’effroi. On passe en permanence d’une douceur relative à la froideur la plus totale ; l’instant d’intimité et le cadre protecteur de début d’une scène se termine brutalement par un déchaînement de violence qui laisse le spectateur abattu et démuni devant ce choc des émotions les plus opposées. Le rythme s’accélère alors par des plans rapides d’une même scène qui dure.

Le nazisme est présenté tour à tour comme un masque froid et sans pitié, tantôt comme une triste mascarade. Un ressentiment nourri par l’exclusion systématique et l’indifférence généralisée peuvent expliquer l’extrémisme pris par certains. L’échec artistique d’Hitler se retrouve incarné ici par le jeune Martin, manipulé et désespéré, qui retourne vers l’enfance toujours pure et innocent pour apaiser son besoin d’amour et de reconnaissance. C’est cette ambivalence perpétuelle que l’on retrouve chez les SS ; on cherche en tout cas à expliquer et à comprendre leur comportement par cette figure oscillant entre une profonde faiblesse et une force terrifiante.

Cette succession des extrêmes se déroule avec tous les personnages, tour à tour en position de force – manipulateurs assurée du bon déroulement de la stratégie établie – et de faiblesse la plus totale où la neurasthénie prend et entraîne ces personnes vers le fond d’un gouffre sans fond. On retrouve aussi cette opposition entre les différentes forces en présence : on passe de la beuverie exubérante des SA à la cérémonie de mariage glauque et terrifiante des SS. Seule la terrible bureaucratie, froide et sans pitié, garde une permanence sous le régime capitaliste comme dans l’administration gouvernementale.

Une perversion sans borne

Les nazis restent impunis et commettent les actes les plus atroces sous couvert de leur uniforme et de leur nouveau statut. Ils apparaissent dans toute la laideur et la vulgarité d’une culture créée de toute pièce, loin des aspirations esthétiques de la bourgeoisie. Mais les nazis ou ceux qui collaborent restent sans cesse dans la représentation d’une réalité fantasmée qu’ils ne peuvent obtenir que par la force ou la caution de leurs pairs. L’univers théâtral n’est jamais très loin, renforcé par les jeux contrastés et troublants d’une lumière qui déforme la réalité et vient donner aux différentes scènes un côté irréel.

Avec les pratiques homosexuelles de la bande de SA, l’inceste perpétré par le jeune Martin, ou encore son travestissement et sa féminité à peine dissimulée, on assiste en permanence à un semblant de pièce de théâtre. On attend une fin illusoire qui n’arrivera pas et qui permettra à ces hommes qui refoulent de répéter encore ces « pulsions » inconscientes qui ressurgissent d’un passé enfoui où la sexualité et la perversion ne sont jamais loin. Le rêve est encore le meilleur moyen d’accéder à la connaissance de l’inconscient, et la réalité déformée omniprésente dans le film en est la matérialité la plus approchante. Comme l’écrit Freud, « Le rêve prend sa signification paradoxale en ce qu'il montre l'inconscient à l'œuvre chez tout sujet et que, comme prototype normal, il éclaire sur cette autre formation jumelle qu'est le symptôme névrotique.»
Mais le malade est son propre docteur et aucun psychanalyste n’est là pour comprendre et tenter de guérir le patient.

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