Sucrerie amère

Avis sur Les Délices de Tokyo

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An, sous-titré Les Délices de Tokyo, c’est l’histoire de Sentaro, tenancier d’une boutique de dorayakis (sortes de pancakes fourrés à la pâte de haricots rouges), homme bougon et peu passionné dont la vie est progressivement métamorphosée lorsqu’il rencontre Tokue, une vieille dame bienveillante, fatiguée mais jouissant de toute évidence d’un prodigieux don pour préparer la fameuse pâte, appelée an. Les amateurs du cinéma de Naomi Kawase ont pu être interpellés par un synopsis presque sorti d’un conte de fée et une bande-annonce au ton enjoué et malicieux. La réalisatrice de Shara et du très beau Still the Water était jusque là plutôt réputée pour son approche épurée et souvent introvertie de la narration et du dialogue. On ne pouvait dès lors être que curieux de voir comment Kawase aborderait un sujet si conventionnel, à défaut d’un terme moins péjoratif.

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Plus classique, An l’est, mais le film évite de tomber dans un traitement banal et peu inspiré. La cinéaste nous rappelle vite l’immense tendresse qu’elle peut éprouver pour ses personnages et sa capacité à les faire exister à l’écran, avant même que la moindre ligne de dialogue ait été prononcée. Il y a quelque chose d’indiciblement beau dans la relation que Sentaro finit par nouer avec la vénérable Tokue. Au delà de leur condition respective de patron et d’employée, chaque personnage se voit redéfinit par l’autre. La vieille dame apprend au vendeur la patience, le goût de la cuisine, l’importance d’aimer ce que l’on prépare : dans une scène assez cocasse mais également terriblement touchante, Tokue s’offusque que son patron, pourtant vendeur de pâtisserie, n’aime pas le goût du sucré.

Le film est parsemé d’instants de grâce semblables, contribuant à rendre attachants les deux protagonistes centraux et, surtout, la vénérable cuisinière. Un troisième personnage gravite autour de ces deux figures centrales : Wakana, une collégienne réservée, évoluant en marge de ses condisciples. Moins essentielle au récit, elle y contribue malgré tout en apportant une touche de jeunesse naïve à la dynamique du duo principal, et participe également de la construction du sous-texte du film.

Parce qu’An, derrière ses airs de film culinaire léger, est avant tout une oeuvre sur la marginalisation, mettant en scène des invididus aliénés par la société qui les as vus naître, victime des préjugés et de conceptions ancrées, en pleine quête identitaire. Un sujet grave, traité par Kawase avec douceur, mélancolie et tristesse, toujours dans la retenue la plus pure. La réalisatrice conserve également un style de réalisation très singulier, une approche brut, entre caméra portée et défauts apparents de l’image (brûlure, bruit numérique) donnant souvent l’impression que la scène est prise sur le vif, captée sans artifices.

Un style sublimé dans la manière qu’a Kawase de filmer la nature. Sa caméra s'accommode du cadre urbain, filme les cerisiers en fleurs avec poésie, mais est également capable de s’envoler lors de quelques séquences purement lyriques, intimes et proprement transcendantes, lors desquelles la cinéaste rappelle toute l’essence du lien précieux unissant les êtres. Ainsi, la société et ses maux semblent mises en opposition avec la pureté de l’élément naturel.

Émouvant, d’autant plus qu’il construit ses personnages, leurs relations et leurs drames intimes dans la pudeur la plus absolue, An est une véritable fable, un petit bijou de cinéma japonais contemporain et, peut-être, la porte d’entrée idéale vers une filmographie passionnante mais plus exigeante.

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