The Damned United

Avis sur Les Douze Salopards

Avatar Kalopani
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Avant toute notion de plaisir, c'est avec un petit pincement au cœur que l'on revoit The Dirty Dozen aujourd'hui, non pas qu'il soit profondément démodé mais il nous fait regretter de ne pas l'avoir découvert à sa sortie, avant que les nombreuses rediffusions télévisuelles n'aient édulcoré sa dimension subversive et que les multiples avatars engendrés n'aient érodé sa singularité. Pourtant, en faisant fi des lunettes déformantes offertes par le temps, on remarque rapidement ses qualités formelles et son impertinence qui lui permettent à la fois de redéfinir le film de guerre et de porter une cinglante charge antimilitariste.

The Great Escape, sorti quelques années plus tôt, avait ouvert la voie en montrant la guerre loin des combats tout en conjuguant qualité, grand spectacle et casting quatre étoiles. Aldrich, lui, en reprend les grands principes et potentialise ses effets : le mélange des genres, fait d'humour et d'action, est parfaitement dosé et sert idéalement un récit qui fait la part belle à ses personnages. C'est bien eux, ces fameux salopards, qui vont donner cette saveur aigre-douce au métrage : en confiant les rênes de son histoire à des personnages éthiquement abjects (criminels, violeurs, impulsifs incontrôlables), The Dirty Dozen rompt définitivement avec les canons du cinéma classique, avec cette apologie du spectaculaire gentillet et de l'héroïsme bon teint. L'insolence, ou l'irrévérence, devient ainsi l'arme favorite d'un métrage qui ne se départ jamais de sa dimension grand public afin de venir à bout du formatage institutionnalisé et des discours convenus. On comprend facilement que le public de l'époque, qui souffre de l'effort de guerre au Vietnam, puisse s'identifier à ces révoltés, à ces gueules familières du grand écran (Marvin, Bronson...), qui s'opposent, moquent et tournent en ridicule l'ordre établi. La jubilation qui en découle relève alors de la catharsis. Mais Aldrich se montre suffisamment malin pour universaliser son propos et pousse son opposition à toutes les formes d'establishment, notamment en matière de cinéma : l'image iconique du bon soldat en prend pour son grade, les boys scouts sont éclipsés par des racailles sanguinaires, les belles valeurs patriotiques laissent la place aux magouilles et aux manipulations... la gloire n'est plus, seules restent la bestialité et l'infamie.

S'inspirant du procédé mis en place par Akira Kurosawa dans Les Sept Samouraïs, Aldrich prend son temps pour installer ses personnages, les filme dans un quotidien révélateur et concentre son attention sur l'opposition entre les plus fortes têtes et l'ordre militaire. Le récit, en toute limpidité, enchaîne les duels moraux et met à mal les postures des dirigeants, avec une rigueur des plus remarquables. Si notre homme ne fait pas toujours dans la dentelle (la démonstration est parfois trop évidente, les personnages sont à la limite de la caricature...), on appréciera l'efficacité de sa démarche : une scène, une idée, une critique. Ainsi, dès l'entame du film, avec cette scène de pendaison, on peut lire sur le visage de Marvin tout le dégoût du cinéaste pour cette mise à mort organisée qu'est la guerre. La séquence suivante, la rencontre avec les généraux, ne fait que souligner la folie de ces élites qui jouent avec les vies humaines en toute impunité : l'objectif de la mission est dérisoire, par contre le suicide qu'il occasionne n'est pas négligeable, une douzaine de vie quand même !

Pour donner tout son poids dramatique à cette mise à mort, Aldrich limite le spectaculaire et repousse à la toute fin du métrage l'action pure et dure. Celle-ci, d'ailleurs n'aura rien d'agréable : la mission sera expédiée, la grande bataille espérée s'effacera au profit d'un massacre cruel et brutal, celui commis par les soldats US sur les nazis. C'est la guerre dans toute sa monstruosité qui est montrée... quel que soit le camp, c'est toujours la barbarie qui finit par triompher !

Mais le plus intéressant ici, ce n'est pas la mission mais bien la préparation de celle-ci. Ce qui motive Aldrich ce n'est pas de diaboliser un ennemi facilement détestable mais bien de montrer la folie meurtrière que nous nourrissons au sein de notre propre camp, au cœur de notre propre société. Ainsi, en faisant des parias de celle-ci ses « héros », il met en relief l'irresponsabilité de ces décideurs qui transforment le quidam en chair à canon, donnent une seconde chance aux illuminés (le psychopathe incarné par Savalas) et envoient l'innocent à une mort certaine (Trini Lopez). Ainsi, en créant la cohésion entre ces salopards, cristallisée autour du feu follet Cassavetes (la scène du rasage), il tend à montrer qu'il y a plus de valeur à défendre chez les rebuts qu'au sein de l'élite. La victoire des douze sur les troupes surentraînées du colonel Dasher-Breed parle ainsi en ce sens et constitue le point d'orgue du film : le courage et la solidarité l'emportent au détriment de la perfidie et de la manipulation.

Bien sûr, The Dirty Dozen n'est pas exempt de tout reproche, les facilités sont là et la volonté de ne pas engendrer l'héroïsme est malmenée par le dénouement final. Seulement, on ne peut qu'apprécier un film qui concilie aussi bien divertissement et critique féroce, donnant une véritable résonance au discours désabusé d'Aldrich. L'indignation perceptible dans Attack ne s'est pas éteinte, elle nourrit dorénavant son cinéma !

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