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Les Fantômes du chapelier

Avatar Gérard Rocher
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Dans une vieille rue étroite de Concarneau Léon Labbé tient un magasin assez austère de chapeaux. L'homme est marié à une femme que l'on dit impotente, qui, vu son état, ne peut descendre à la boutique et dont il semble prendre le plus grand soin. Ce chapelier a de l'aplomb, des relations avec certains notables et un rituel immuable: la partie de carte avec ses amis dans le café voisin. Face à son commerce se trouve la modeste boutique de Kachoudas un tailleur arménien à la santé fragile et qui vivote avec sa famille. Or depuis quelques temps sévit dans la ville un individu étrangleur de vieilles dames. Intrigué par les attitudes et les habitudes de son voisin le chapelier, Kachoudas le soupçonne d'être l'assassin tant recherché et décide, pour en avoir la certitude, de le filer dans ses allées et venues.

Malheureusement pour lui, sa maladie s'aggrave et la filature s'interrompt. C'est à ce moment que Léon Labbé lui avoue la raison de ses crimes. Ayant assassiné sa femme, il se trouve dans l'obligation d'éliminer les meilleures amies de celle-ci invitées à venir fêter l'anniversaire de son épouse. Après cette confession, Kachoudas décède. Léon Labbé a terminé ses forfaits, tout au moins le croit-il.

L'intrigue ne laisse pas tellement de place au suspens mais plutôt à l'étude psychologique de deux personnalités totalement différentes s'affrontant dans un duel moucheté au demeurant inégal: d'un côté, un homme dominateur sûr de lui tentant de cacher un terrible secret et pensant avoir commis le crime parfait en jouant de sa notoriété pour dissiper les doutes, et de l'autre côté un petit artisan maladif et humilié mais dont le flair et la ténacité sont implacables. De plus l'atmosphère dans laquelle se déroule cette affaire est très réaliste et pesante avec ses filatures sous la pluie et dans les rues sombres et désertes de Concarneau. Le notable sûr de sa supériorité face à son modeste collègue commerçant se joue de Kachoudas en l'humiliant et en le narguant. Persuadé que la meilleure défense est l'attaque, sûr de lui, il parade se considérant intouchable compte-tenu de sa notoriété. On le plaint et on plaint également cette femme à qui l'on prépare les repas et qui apparaît chaque jour à sa fenêtre du premier étage.
"Quelle vie pour ce brave Monsieur Labbé !" se dit-on dans l'entourage. Pourtant ce modeste petit commerçant arménien, discret et complexé, mal intégré dans la collectivité provinciale du fait de ses origines, se montre incrédule, tenace. Il est le grain de sable qui petit à petit dérègle la belle mécanique imaginée par le chapelier.

Celui-ci perd alors petit à petit de sa superbe. Ce n'est pas la disparition de cet intrus qui arrangera les choses, le mal est fait et Labbé est déstabilisé, les pulsions et la folie le rattrapent à nouveau. Les crimes sont sur le point de reprendre lorsque dans l'entourage du chapelier la méfiance et les doutes se sont installés. Le notable arrogant devient alors un homme brisé, pathétique, bref un homme perdu imprégné de sa folie meurtrière.

Ce film tiré d'un roman de Georges Simenon nous vaut l'une des plus belles œuvres de Claude Chabrol car cette adaptation à l'écran est particulièrement bien réussie. Les rues étroites de Concarneau à la tombée de la nuit avec leurs éclairages blafards entraînent le spectateur dans une ambiance inquiétante et sinistre. On se sent mal à l'aise au milieu de cette lutte inégale d'influence que se livrent les deux commerçants. Ils sont remplis de haine l'un envers l'autre à un tel point que Kachoudas, rongé par la maladie, est prêt à aller au delà de ses faibles forces pour confondre cet ennemi hautain et arrogant..
Pour nous faire vivre intensément cette douloureuse intrigue**, Claude Chabrol** a réuni de magnifiques acteurs qu'un tel sujet ne peut que faire briller, s'agissant d'un magistral face à face entre Michel Serrault, tour à tour homme respectable, individu énigmatique puis inquiétant et enfin pathétique et Charles Aznavour, petit homme frêle, fragile, sensible mais tenace et avide de vérité. Les deux comédiens sont tellement imprégnés de leurs personnages que cela nous offre un duel royal et inoubliable. Quant à Claude Chabrol, il a réalisé cette œuvre au sujet original avec beaucoup de soin et de minutie, jouant à merveille de sa technique confirmée et de son imagination fertile avec l'ambiance et les mentalités d'une petite ville de province apparemment tranquille. De plus il analyse avec justesse la psychologie torturée de ses deux principaux personnages, ce qui n'était pas joué d'avance vu la complexité du climat de ce roman.

Voici donc une réalisation bien curieuse, froide et terriblement émouvante. Ce film, devenu trop rare sur les écrans, mérite d'être mis sous le feu des projecteurs car lorsqu'on a la chance de le voir, il reste gravé dans les mémoires, ce qui est le lot des chefs d'oeuvres et c'en est un !

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