Les harmonies Werckmeister ou Le crépuscule des idiots

Avis sur Les Harmonies Werckmeister

Avatar Greenbat85
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Inspiré par le roman La Mélancolie de la Résistance, le réalisateur hongrois Béla Tarr a tourné Les Harmonies Werckmeister.
Sorti en 2000, il s'agit d'un film en noir et blanc que l'on peut qualifier d'hautement philosophique sans trop risquer de se tromper.

Dès la scène d'ouverture, en effet, nous sommes exposés à une curieuse chorégraphie dans un bar où, sous forme de long plan séquence qui dure dix minutes, un jeune homme visiblement idéaliste met en scène des buveurs dans ce qui ressemble à une danse des planètes et des astres. La démonstration, est accompagnée par son commentaire qui est sans appel : le monde est une machinerie parfaitement ordonnée, toutes les éclipses terrifiantes, frigorifiantes, finissent par s'éclipser elles aussi.
Et lorsque ses concitoyens suspectent de terribles évènements, lui garde son calme et son optimisme.
Après ces présentations du personnage central et d'un cadre sans contexte (ni historique ni géographique), est introduit l'élément perturbateur. Dans un plan très lent soulignant la taille et le mystère, un camion vient se garer à même la place de la petite ville, dévoilant au matin la queue d'une immense baleine gisant là dedans, morte, tandis qu'une affiche annonce dans ce cirque itinérant un invité spécial aussi impressionnant que la marchandise : "le prince". De plus en plus d'individus vont s'amasser là au fil des jours, sans que l'on sache ce qu'ils cherchent, ce qu'ils attendent.
C'est sur cette base quasiment déjà absurde que va se construire le film, nous laissant presque toujours dans un brouillard omniprésent.

Presque toujours car, tout de même, certains dialogues (ou monologues) nous mettent sur la piste d'une explication d'un sens général au film ou tout au moins à son titre.
Ni optimiste ni pessimiste, un personnage de musicologue (Mr. Eszter) qui semble être la seule voix de la raison et du désintéressement dans cette histoire questionne effectivement les réflexions d'un théoricien et compositeur de musique (Andreas Werckmeister) sur le travail des harmonies.
Toujours en quête d'amélioration, les artistes auraient poursuivi un idéal de perfection mystérieux dans les accordements, sans jamais y parvenir, de sorte que cette quête de pureté semble à vrai dire illusoire.
En somme, l'homme s'est vu en Dieu et a pensé la nature comme l'artiste a sculpté une statue et l'artisan un tabouret. Dès lors, quel sens donner à un monde, à des actions, qui ne peuvent reposer sur aucun modèle de perfection ? Sur quel espoir reposerait notre existence ? Mais, dirait Spinoza, l'espoir nous rend t-il libre ou bien est-ce un de nos principaux obstacles dans cette voie ? Il faut simplement penser les accords autrement.
Ce personnage forme ainsi un contraste vertigineux avec le principal protagoniste qui était jusque là notre point de repère. Celui-ci se situe d'ailleurs en arrière plan, silencieux, pendant cette scène.

L'aimable éclairé qui nous présentait au début du film l'univers sous la forme d'un miracle ordonné faisant danser les ivrognes, devient l'idiot dostoïévskien et témoin de la décrépitude morale du monde qui l'entoure.

Au contraire des grosses productions de l'industrie du divertissement, les plans sont longs, profonds, les mouvements de caméra lents, laissant la réflexion prendre place (comme dirait Peter Watkins). C'en est presque trop d'espace devant tant de mystère (si l'on cherche encore tout du moins).
La musique, amplement décrite comme "en ritournelles", vient seulement ponctuellement, comme pour apaiser la tension accumulée ou le désarroi dans lequel peut être laissé le spectateur.
Mais, les dialogues et les explications étant si peu nombreuses, ces plans nous laissent aussi anxieux et sans armes face au triste portrait de l'humanité qui nous est transmis alors. Y aurait-il là quelque chose de l'ordre de la manipulation ?
Ce serait assurément le cas s'il n'y avait vraiment aucune structure évidente, aucun propos qui justifiait l'absence de contexte et le dénuement contextuel quasi-total.

Je tombe dans le panneau, tant pis, on va donner du sens.
Est-il anodin que la baleine soit l'animal massif le plus inoffensif pour les hommes ? Cette gigantesque masse inerte, à jamais sereine dans le film, recèle t-elle de la puissance divine qu'on lui donne ou bien est-elle, elle aussi, la victime de l'entêtement de l'homme ? Les maux des hommes sont-ils de sa faute ou bien reste t-elle innocente ?
Béla Tarr n'est pas bavard. Il faut être attentif à tout (si l'on y tient) et se hisser parmi les sentiers ardus de l'allégorie.
On se demandait ce qu'ils attendent tous ces hommes (pas de femmes curieusement) devant le camion vendant le mythe d'un impressionnant vestige des lointains fonds marins. Attendent t-ils d'être impressionnés ? D'être sauvés de leur ignorance par "Le Prince" ? Les deux à la fois ? On ne parle plus d'eux en effet que comme des "adeptes".
La baleine incarne t-elle quelque chose de grand que l'on vénère ? Le Prince est-il la voix de ce culte ?
En tout cas, il ne me paraît pas anodin que la découverte de la baleine et tout ce discours sur la peur de l'immensité succède aux conclusions du musicologue sur l'exclusion certainement nécessaire de "tonalités à armatures plus hautes" pour retrouver les accordements dits naturels avec leur plus humble beauté, et notamment la singularité des notes. Non seulement il y serait redécouvert une simplicité oubliée mais encore une fraternité entre elles, jusqu'alors obstruée par l'hégémonie de l'octave.

Comment ne pas voir ici le périple douloureux de l'individualité émancipée et solidaire, longtemps réduit à néant par l'emprisonnement dans les rouages de divers appareils (nationaux, totalitaires, religieux, professionnels) forcément plus grands que l'humain. L'être humain, à la fois fasciné et apeuré par ce qui le dépasse, est désireux de conquérir l'inatteignable (la baleine, les divines harmonies, le parfait accordement) ou de s'en protéger; n'est-ce pas le réel portrait qui est dressé dans ce film ?

Béla Tarr affirmait dans un interview pour France Culture : "je n'aime pas utiliser ce mot, 'universel', car l'univers est trop vaste et nous sommes trop petits." On semble se rapprocher là du sens même de la composition filmique opérée.
Mais la baleine, dans ce cas de figure, n'est qu'une image malheureuse, le malheureux instrument d'une entreprise de corruption, comme la baleine de Moby Dick dont le regard profond finit par croiser celui du baleinier. C'est certainement ce que ce regard réveille en nous qui importe, comme semble en attester la répétition d'autres scènes où le regard a de l'importance (le protagoniste scrutant lentement les gens rassemblés sur la place, un vieillard immobile dans une baignoire face à des hommes armés). Ainsi c'est le dénuement total, l'aspect dépourvu de tout signe social distinctif, qui stoppe l'hostilité des éléments de la gamme entre eux. On aura jamais assez dit que les uniformes, comme les idéologies, comme les croyances, troublent le regard que l'on porte sur les personnalités réelles, parce que, de leur trop haute latitude, ils aliènent les hommes, jusqu'à l'inaptitude dans leur caractère fraternel.

Serait-ce cette dimension de l'individualité contre les productions des faux prophètes que le réalisateur porte jusque dans son montage fait de seulement quelques longs plans séquences ?
Une chose est sûr, l'avidité n'est pas genrée; en témoigne les ambitions de la femme du musicologue dans le nouvel ordre qu'elle a sciemment consenti à préparer.

En tout paradoxe, on peut se demander si Les Harmonies n'est pas le film à la fois le plus sinistre et le moins pessimiste du cinéaste ? Car, certes, le monde peut être détruit, l'homme trop fasciné par les hauteurs perdre la raison, mais enfin, il (Eszter) a raccordé le piano !
Ce n'est d'ailleurs pas le personnage principal qui garde la position de témoin jusqu'aux dernières minutes du film. Il y a nettement un changement de perspective en faveur du second point de vue, celui qui regarde d'en bas pour reconnaître ses pairs, comme délivrés de l'habit commercial ou idéologique qui les a enfermés et dressés les uns contre les autres.

Béla Tarr, ancien gauchiste convaincu qui doit encore composer avec l'image de mouton noir qu'il véhicule, a vécu la fin du régime soviétique qu'il avait combattu et l'avénement d'un capitalisme plus sauvage qu'auparavant, ne se souciant que peu des meilleurs aspects du système abandonné. Les plus affaiblis deviennent des cibles que prennent les populations en déshérence pour expliquer toute leur misère physique et existentielle. Le ressentiment prend le pas sur les valeurs d'égalité et de solidarité. Mais au chaos et ses excès ne peut succéder que d'autant plus d'ordre et aucun défouloir ne peut résoudre les affres d'une problématique irrésolue. Béla Tarr l'a bien assimilé et le restitue amèrement.

Compris de la sorte, Les Harmonies Werckmeister apporte une lumière même sur les situations embryonnaires de notre époque, puisque bien qu'inspiré d'un texte écrit en 1989 il n'est soumis à aucune, et ramène aisément le spectateur contemporain aux errements existentiels et sociaux qui échouent dans des terrains moribonds encore constitués de violence envers tout ce qui, par "incomplétude", échappe à la perfection du modèle adopté.

Les fractures sociales ou nationales, culturelles, psychologiques, et même physiologiques, sont de mise. Il est plus facile de détruire que de construire et là aussi nos sociétés de plus en plus austères et non moins gaspilleuses semblent n'avoir pour préoccupations que l'ordre et la sûreté sans en appréhender plus que ça les causes fondamentales. A croire qu'un tank pourrait un jour faire office d'agent de la circulation.

Toutefois, à abolir le réel et tout élément contextuel, ne perd t-on pas une partie des spectateurs pourtant hautement concernés : ceux qui se conçoivent encore dans le réel malgré la perte de sens qui accompagne leur démarche ?
Pire que ça, à ne présenter la peur d'un surgissement de violence que du point de vue des éléments intégrés de la société (employés, aubergiste) ou même de celui de ceux qui en bénéficient le plus (les "personnalités aisées et respectables" que la femme du musicologue cherche à rallier à sa cause), ne coupe t-on pas cette réflexion à une portion importante de la population, celle forcée d'être non-conservatrice ? Cette dernière est elle reléguée à la "saleté" dont veulent se débarrasser ces éléments ?
Pas si sûr, comme le regard, on l'a dit, a une importance centrale, et que, ironiquement, à aucun moment dans le film, hormis celui où le musicologue (d'ailleurs plutôt hostile à l'initiative de sa femme) parvient à ces conclusions, on ne montre jamais ces éléments capables de porter ce regard fraternel dont il suggère que l'on a tant besoin. Ils restent bloqués au stade de la peur et de l'appel à des forces qui les dépassent (militaires), presque comme les adeptes du "Prince".

Béla Tarr signe une oeuvre marquante pour son siècle comme pour le nouveau millénaire qu'il inaugure. Volontairement dans l'excès pessimiste quant aux directions que peuvent prendre la fin d'un régime forcément en délicquéscence, forcément couvant les pires opportunismes, mais subtilement, relève l'humanité dans sa singularité et une nouvelle dignité qui échappe aux partisans d'une vision soit trop éthérée soit annihilante.
Peut dérouter par son absence de contexte ou son manque de parti pris devant l'horreur générale, le conformisme des uns, l'immoralité des autres, ou si l'on ne parvient pas à réunir les seules bribes constructives éparpillées dans le tableau établi d'une désolation qui va croissante.
La mise en contexte pour un tel film me parait pourtant indispensable, puisque la notion d'ordre qui y est abordée ne relève pas du même conservatisme que celui de nos sociétés actuelles.

Je mets 4 étoiles pour le style et la réalisation, 2 pour l'histoire, 2 pour le jeu.

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