Un biopic à la fois burné et pépère

Avis sur Les Heures sombres

Avatar Scaar_Alexander
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Pour qui aime le cinéma un peu risqué, un peu aventureux, un film de Joe Wright est toujours une curiosité, surtout depuis Reviens-moi (Atonement), qui fit de lui le plus jeune réalisateur à ouvrir la Mostra de Venise, après un premier long réussi mais moins personnel (Orgueil et Préjugés). Depuis lors, sa carrière en dent de scie a au moins comme constante une perpétuelle quête d’innovation : ça marche remarquablement avec Reviens-moi, ça marche franchement moins avec Le Soliste faute d’une narration maîtrisée, ça pétarade pour le plus grand plaisir du pop-corneur avec le tonitruant et extrêmement caractériel Hanna, ça marche de nouveau plus inégalement avec l’esthétiquement somptueux mais scénaristiquement inégal Anna Karénine, ça se viande lamentablement avec l’immonde Pan, duquel on ne pensait pas voir le cinéaste revenir si tôt… c’est ça : on savait que Les Heures sombres n’allait pas nous laisser indifférent, mais la question était de savoir : en bien, ou en mal ?

En bien, généralement. Les portraits de personnages historiques axés sur des épisodes spécifiques de leurs vies plutôt que sur leurs vies entières sont à la mode, ces dernières années : le Steve Jobs du duo Boyle/Sorkin et le Lincoln de Spielberg en sont de bons exemples. Judicieusement choisis, lesdits épisodes peuvent en dire plus sur le personnage concerné que le biopic le plus fleuve de l'histoire. L’idée de concentrer l’action des Heures Sombres sur le mois de mai 1940, mois charnière et déterminant dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, était tout à fait pertinente, et l’on pouvait compter sur le romancier Anthony McCarten, scénariste d’Une merveilleuse histoire du temps, pour lui réserver un traitement adulte et responsable.

Adulte et responsable, Les Heures sombres l’est, ainsi que pertinent. Fonctionne-t-il pour autant ? Comme on l’a suggéré plus haut, « généralement ». Pas tout le temps. Parce que là encore, ce sacré Joe semble s’être laissé absorber par sa quête de cinéma. La quête de cette année, c’est le portrait radical d’un personnage « bigger than life », une collaboration fructueuse avec un acteur au sommet de son art, et la mise en image de l’isolement (celui de Churchill alors qu’il est snobé par la frileuse classe politique), le tout soutenu par une ode au « go fuck yourself » que l’on doit sans doute à McCarten, et sur laquelle nous reviendrons. Sur ces plans, soyons clairs, Les Heures Sombres est une réussite. Sans surprise, le grand Gary Oldman, qui n’a pas volé son Golden Globe, est effectivement phénoménal en Winston Churchill, disparaissant derrière son personnage (aussi tarte que sonnât l'expression) pour livrer une performance remplies d'impressionnantes nuances (voir la scène très émotionnelle où il s'ouvre à sa secrétaire). L’acteur ne se repose à aucun moment sur les miracles du maquillage, ni ne se contente de deux ou trois expressions faciales bien senties pour créer une illusion d’incarnation : il est au taquet pendant les deux heures du film, bien appuyé par un casting de seconds couteaux racés, à commencer par Stephen Dillane et Ben Mendelsohn, qui porte haut des scènes de pugilat géopolitique comme c'était le cas dans Lincoln. Et derrière la caméra, Wright, cinéaste « sensitif » entièrement dévoué au sentiment d’isolement de son personnage central, livre sans surprise un bel objet plein de beaux plans, notamment ceux isolant physiquement Churchill (dans des boites littérales !) à mesure que se fragilise sa position au sein du gouvernement.

Seulement, Les Heures sombres connait, dans une moindre mesure, l’écueil de certains films inégaux du Wright : une narration elle aussi fragilisée par certaines négligences de la part du réalisateur. Pour un beau moment d’inspiration, sa mise en scène nous en réserve un autre étonnamment fade, baignant dans un académisme vaguement affecté (une mise en scène ne pouvant se résumer à un agencement de belles images...). Le film manque parfois d'intensité à cause d'un travail de montage qui ne prépare pas assez le terrain dramatique avant les grandes scènes attendues (comme l'échec de Halifax, mollement amené, et plusieurs autres moments, la discussion finale entre Churchill et George VI étant un des seuls vraiment satisfaisants), trop occupé à chiader la forme des scènes en question, ou encore à cause d’un traitement faiblard des personnages secondaires (par exemple, d'où sort cette amitié profonde entre Churchill et sa secrétaire ?!).

En parlant d’histoire, sur ce plan, le film souffle le chaud et le froid. Si la relation évoquée plus haut entre Churchill et George VI (post-Discours d’un roi) est forte et a priori fidèle à la vérité historique, les « triomphes » du personnage principal, comme son discours au cabinet extérieur, sont passablement édulcorés en faveur de l’homme à la pipe (ce n’est pas vraiment notre genre de prendre Slate pour source, mais force est de reconnaître qu’ils ont fait un plutôt bon boulot sur ce coup). Puisque nous y sommes, profitons-en pour nous accorder avec l’opinion de Thomas Sotinel, du Monde, au sujet de l’héroïsation du personnage de Churchill (il parle dans sa critique d’« une légende trop pieusement relatée »). Que Churchill ait été un grand homme d’action n’est pas à remettre en question. Qu’il ait eu une influence historiquement positive sur le cours de la guerre ne l’est pas non plus. Que les épisodes moins glorieux de sa carrière, notamment en Inde, qui terniraient aisément son image, ne soient pas mentionnés dans le film n’est pas un problème : encore une fois, Les Heures sombres n’est pas l’histoire de sa vie, ni ne se présente comme un portrait complet de l'homme. Qu’est-ce qui a intéressé Wright et son scénariste, dans cette histoire ? Sans doute pas tant la vérité de l’homme que ce qu’il a incarné par son action : c’est l'ode au « go fuck yourself » dont nous parlions plus haut, l’honneur par-dessus tout, l’éthique par-dessus la politique, l’accomplissement de la plus pure tradition aristocratique (« que trépasse si je faiblis », tout ça…) face à l'ineptie criminelle de la position pacifiste qui caractérisait l'essentiel du gotha politique à cette époque, à commencer par la gauche au nom de l’internationalisme. Autant dire que là, nous sommes preneurs à 500%. Mais justement, puisque cette partie-là est historiquement avérée, puisque Churchill était effectivement un homme d’honneur et un mâle alpha qui a prodigieusement conchié les serpillières guindées de la diplomatie de l’époque, pourquoi en avoir rajouté en d'autres endroits ? Nous ne pouvons par exemple pas laisser passer la scène supérieurement fantaisiste du métro – de sa mise en scène idéaliste d'un peuple anglais prêt à en découdre au péril de sa vie avec un ennemi qu'il n'a vu qu'en photo, à son Noir-quota, dont le ridicule embarrassant ferait presque croire qu'il a été casté exprès par un raciste nostalgique des vieux films amerloques. Au final, bien que Les Heures sombres ne commette a priori pas d'erreur historique grave, on aurait aimé quelque chose de moins « à la gloire de », de plus couillu, et de plus large dans son étude d'un personnage aussi riche que ce cher vieux Winston. Ou bien quelque chose de plus soigné, comme La Chute, d’Oliver Hierschbiegel, auquel le film de Joe Wright fait penser à plusieurs reprises (à commencer par la scène de la machine à écrire avec la secrétaire…). Nous recommanderons cependant sans problème le film, bien bel objet qui gagne à être regardé, et retour en forme tout à fait acceptable de son réalisateur après la catastrophe nucléaire qu'était Pan.

Note : pourquoi pas Les Heures les plus sombres, au juste, traduction littérale du titre original ? Parce que l’expression est salie à jamais par la doxa antiraciste©, peut-être ?

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