A l’intérieur.

Avis sur Les Trois Jours du Condor

Avatar JanosValuska
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Soit l’exemple-type de l’idée que je me fais d’un film post-Watergate. Les trois jours du condor est un pur film d’espionnage, dense, racé, élégant, dans la tradition du genre, sorti la même année que Le dossier Odessa, le beau film de Ronald Neame. L’un est à la chasse aux nazis ce que l’autre est à la quête d’un réseau infiltré, adoptant chaque fois le point de vue d’un homme (presque) ordinaire : un journaliste en mal de sensation forte ici, un agent flegmatique là. C’est une période importante pour les thrillers politiques puisque la même année sort aussi A cause d’un assassinat, de Alan Pakuka ; un an plus tôt, Coppola faisait Conversation secrète, un an plus tard Schlesinger fera Marathon man et Pakula Les hommes du président. J’imagine qu’on peut en citer d’autres.

Pollack nous plonge dans une antenne clandestine de la CIA, dans un bâtiment de Manhattan qui les fait passer pour des chercheurs à la Société d’Histoire Littéraire Américaine : Les agents, bureaucrates à la cool, se croisent, échangent quelques banalités, se font passer des informations, impriment des documents. L’ambiance est plutôt légère mais déjà on détecte un pistolet dans le tiroir de la réceptionniste, une histoire de balle gelée dans une conversation. Et bientôt, un danger mystérieux s’installe au dehors. L’immeuble est surveillé. Les membres de la section sont en fait sur le point d’être exécutés.

Joseph Turner (magistral Robert Redford, aussi bien quand il est nonchalant que lorsqu’il perd pied) n’est qu’un employé chargé de glaner le maximum d’informations dans les bouquins d’espionnage, afin de décrypter des messages, de puiser des idées nouvelles et détecter les éventuelles fuites de l’agence de renseignement. Il semble avoir trouvé quelque chose, un réseau clandestin à l’intérieur même de la CIA et en fait part à sa hiérarchie. Il sera bientôt traqué pour ça. « I just read books » dit-il. Traqué pour avoir lu des livres mais aussi pour avoir ouvert une boite de Pandore qui peut mettre en lumière des affaires pétrolières louches.

Toute la séquence de la pause-déjeuner est un monument de suspense pur, une sorte de montage alterné (un brin mensonger dans sa gestion temporelle) visant à montrer Turner parti chercher des sandwichs pour lui et ses collègues quand ils se font tous froidement assassinés. Toute cette partie-là, qui voit l’arrivée des tueurs, la découverte des corps, la fuite de Turner, est la plus belle du film à mes yeux. Froide, silencieuse, tendue, puissante. Point d’orgue atteint lorsque l’agence organise son rapatriement et tente de le liquider dans une ruelle. Il se sauve à nouveau, trouve refuge chez une femme qu’il prend par hasard en otage.

Jusqu’à cette rencontre avec Faye Dunnaway, le film est absolument parfait. Puis il me perd un peu. D’abord parce que j’ai du mal à croire au rapprochement entre les deux : Aussi beau soit Robert, il est tellement flippé qu’il est bourru à souhait – Et c’est très bien, mais je ne crois pas en ce simili-syndrome de Stockholm, j’aurais préféré que leur « cohabitation » reste froide, distancée. Ce n’est peut-être pas cela mais j’ai l’impression que c’est une convenance pour faire plaisir aux studios. C’est un tout petit truc mais ça me sort un peu de l’efficacité physique du film.

Puis, si évidemment on souhaite en savoir davantage, au même titre que Turner souhaite éclaircir aussi les choses, le film est moins fort à mesure qu’il ouvre les tiroirs, sa tension moins affutée. Il quitte les terres du survival pour le celles du thriller politique. C’est toujours fort, mais ça me touche moins. J’aurais adoré qu’on navigue à ses côtés moins dans sa quête de réponses que dans celle de sa survie. Mais Turner n’est pas si lambda que cela, ça reste un agent de la CIA et c’est quand je comprends cela, qu’il peut être un brillant homme de terrain en plus d’être extra-lucide, que je m’éloigne de lui, je crois, car ce n’est plus le citoyen ordinaire auquel je m’identifiais.

Paradoxe pas si étrange du film que d’être déceptif sitôt qu’il donne un peu les clés, car il veut faire éclater le scandale intérieur, le mensonge d’Etat, rejoindre le livre ( ?) et sa direction est forcément moins formelle que narrative. Il faut voir à quel point il mise sur les couches de trahisons, exploite tous les changements de directions, sommet atteint lorsque Max Von Sydow, implacable tueur à gage en free-lance, change de cible, puisqu’il travaille pour un autre commanditaire. « I don’t interest myself in “why”. I think more often in terms of “when”, sometimes “where”, always “how much”» Explique t-il.

Il me faudra le revoir un jour pour confirmer ou dissiper mes quelques réserves, mais en l’état ça reste un film impressionnant, malgré tout, une découverte majeure – à ce jour ce que j’ai vu de plus intense de la part de Sydney Pollack – bref un film qui en a sans doute inspiré beaucoup d’autres, l’excellent La mémoire dans la peau, de Doug Liman, en priorité. Je le reverrai ultérieurement avec un grand plaisir.

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