👉 20 mai : Mise à jour de notre journal de bord (qui devient hebdo)
Le bilan de la nouvelle version du site est accessible ici.

Jusqu'à présent, nous n'avions vécu la fin du monde au cinéma qu'à travers un nombre incalculable de films catastrophe, souvent outrancièrement spectaculaires, presque toujours issus des studios hollywoodiens. De simples divertissements inoffensifs, raisonnablement impressionnants, dont Roland Emmerich, d'Independence Day à 2012, est devenu le grand spécialiste. A l'opposé de ce cinéma tape-à-l'œil, bruyant et commercial, Lars Von Trier vient asséner un coup de maître avec Melancholia, chef-d'œuvre absolu instantané, aussi sublime que terrifiant, renouvelant avec audace un genre que l'on croyait condamné à l'industrie de l'entertainment pop-corn.

L'intrigue de Melancholia est d'une troublante simplicité : une jeune femme, Justine, se marie avant de sombrer dans une profonde dépression, tandis qu'une planète mystérieuse s'apprête à entrer en collision avec la Terre. Découpé en deux chapitres, le premier épousant le point de vue de Justine (Kirsten Dunst), le deuxième celui de sa sœur, Claire (Charlotte Gainsbourg), le film s'ouvre sur une succession de tableaux apocalyptiques d'une beauté sidérante, transcendés par le prélude de Tristan et Iseult, composé par Wagner. Dans un surprenant mélange des tons et des genres, la sidération poétique du prologue cède alors la place à un chapitre hautement satirique, relatant presque en temps réel la soirée ratée du mariage de Justine. Avec la même férocité que celle de Dogville, Lars Von Trier nous brosse le portrait grinçant d'une micro-humanité antipathique, composée de requins (le patron de Justine), de mères acariâtres (Charlotte Rampling, formidable en mégère extra-lucide), de pères paumés, et d'arrivistes ridicules, tous coupables de la dépression de Justine et tous aveugles quant à leur part de responsabilité dans la décrépitude de la jeune femme. Une société gangrenée, en phase terminale de sa bêtise, qui fonce tête baissée vers son autodestruction. C'est en quelque sorte à une fin du monde que l'on assiste.

Cette apocalypse de salon nous prépare sournoisement à une deuxième partie qui en est la relecture à la fois intimiste et cosmique : quatre personnages isolés, confrontés à l'approche de la planète Melancholia, qui menace à chaque instant de percuter la Terre. Extraordinaire de tension, d'angoisse et de terreur primaire, ce chapitre adopte le point de vue de Claire, pour nous faire vivre sa peur de manière viscérale, jusque dans ses extrémités. Jouant diaboliquement avec nos nerfs, tel un chat avec une pelote de fil, Lars Von Trier éloigne et rapproche l'astre menaçant, alterne les instants de pure panique et d'accalmie. Il installe dans nos consciences le même inconfort mental qui habite ses personnages, pour enfin nous terrasser, nous anéantir, nous démolir les sens grâce à un plan final démentiel, l'un des plus beaux de toute l'histoire du cinéma, qui se vit littéralement comme une expérience de mort imminente. Une sensation dévastatrice unique, que l'on n'avait encore jamais ressentie face à un écran.

En un peu plus de deux heures, Lars Von Trier accouche d'une œuvre indélébile, d'une simplicité universelle bouleversante, une œuvre d'art à la poésie ravageuse, le plus beau et le plus intense des films apocalyptiques. Conscient que les plans larges spectaculaires des blockbusters ne font qu'effleurer l'horreur des catastrophes cosmiques, il nous offre une peinture de la fin du monde en huis clos, radicalement intimiste, effroyablement incandescente. La proximité avec la menace n'a jamais été aussi affolante que dans Melancholia, qui met sur un même plan l'arrivée monstrueuse de l'astre destructeur et l'effondrement moral des personnages. La surpuissance évocatrice du film de Lars Von Trier repose sur son évidence confondante et l'immédiateté de ses sensations. Nul lyrisme facile ou pompeux ici, nulle mise en scène pompière et ronflante, seulement quelques humains face à la probabilité de leur disparition prochaine, incarnés par des acteurs en état de grâce (Kirsten Dunst et Charlotte Gainsbourg à fleur de peau, deux facettes d'une même mélancolie, Kiefer Sutherland étonnamment vulnérable, dans une antithèse absolue de Jack Bauer). Leurs réactions sont les nôtres. La frontière entre le monde devant et derrière l'écran n'a jamais été aussi mince. Miroir fragile entre fiction et réalité, que le cinéaste n'hésite pas à fracasser dans les derniers instants, nous laissant morts de peur et d'éblouissement. Avec Melancholia, Lars Von Trier donne une nouvelle définition au mot « fin », à travers un dénouement qu'on est pas prêts d'oublier. Le choc ressenti à la vision de ce film terrible est d'une telle amplitude qu'il bouleversera pendant longtemps le paysage de la cinéphilie. Monumental !
TheScreenAddict
10

il y a 11 ans

139 j'aime

29 commentaires

Melancholia
TheScreenAddict
10
Melancholia

Monumental !

Jusqu'à présent, nous n'avions vécu la fin du monde au cinéma qu'à travers un nombre incalculable de films catastrophe, souvent outrancièrement spectaculaires, presque toujours issus des studios...

Lire la critique

il y a 11 ans

139 j'aime

29

Melancholia
Thaddeus
5
Melancholia

Le nombril de Lars

Comme souvent, il est difficile d'émettre un avis valide sur un film qui a été tant commenté, et qui a conquis dès sa sortie une très grande notoriété auprès du public cinéphile, y compris parmi ceux...

Lire la critique

il y a 10 ans

132 j'aime

15

Melancholia
Marius
10
Melancholia

Melancholia and the infinite sadness

Bon, Lars von Hitler à 8 heures du mat, c'était pas gagné (qu'est-ce qu'on ferait pas pour voir des films danois avant les autres)... Mais se réveiller devant un astre sombre, sombrer avec ces jeunes...

Lire la critique

il y a 11 ans

103 j'aime

23

Melancholia
TheScreenAddict
10
Melancholia

Monumental !

Jusqu'à présent, nous n'avions vécu la fin du monde au cinéma qu'à travers un nombre incalculable de films catastrophe, souvent outrancièrement spectaculaires, presque toujours issus des studios...

Lire la critique

il y a 11 ans

139 j'aime

29

A Bittersweet Life
TheScreenAddict
10

Critique de A Bittersweet Life par TheScreenAddict

Administrateur impitoyable d'un grand hôtel de luxe pour le compte d'un patron de la pègre, Kim Sun-woo est un homme d'habitudes, un être de rituels, ivre de contrôle, réglant son existence à la...

Lire la critique

il y a 10 ans

103 j'aime

4

The Dark Knight Rises
TheScreenAddict
7

Critique de The Dark Knight Rises par TheScreenAddict

À en juger par la pléthore de critiques mitigées, voire franchement déçues, s'acharnant sur de soi disant défauts de construction et sur le caractère conventionnel du film, The Dark Knight Rises ne...

Lire la critique

il y a 10 ans

61 j'aime

10