Midnight Special, ou l'anti-E.T.

Avis sur Midnight Special

Avatar Charles Lasry
Critique publiée par le

Jeff Nichols nous offre là sa vision de la SF. Et c'est une version pour le moins singulière!
Adoptant une partie des codes hollywoodiens, comme les courses-poursuites, les explosions, les jaillissements de lumière, à grand renfort d'effets spéciaux spectaculaires, il s'en affranchit également par un rythme irrégulier et déroutant, des scènes et des dialogues intimistes, une caméra parfois faussement paresseuse... Et surtout un scénario qui n'exploite les éléments fantastiques que pour servir le parcours de ses personnages de façon métaphorique.
Prenant le contre-pied de "Give me shelter" dans lequel le personnage principal (déjà incarné à merveille par Michael Shannon) avait pour obsession de construire un abri pour protéger sa famille d'une terrible tempête dont il avait eu une vision, mais au sujet de laquelle tout le monde (spectateur compris) avait des raisons d'avoir de sérieux doutes, "Midnight Special" impose d'emblée une réalité incontestable : Alton, le gamin que tout le monde recherche et que son père veut protéger, projette par les yeux une mystérieuse lumière bleue qui révèle, à quiconque la voit, des choses fabuleuses et secrètes! Mais à travers ce contre-pied, une fois de plus, le sujet est le même: la foi. Totalement irrationnelle et contestable dans le premier cas, indiscutable et inquiétante dans le second.
Et cette foi, devant laquelle personne ne peut dire "Non, ce n'est pas vrai!", est le moteur de tous les protagonistes du film. Le père et la mère (Kirsten Dunst, remarquable de simplicité) qui veulent sauver leur fils, le policier qui tente de les y aider, la secte qui veut le contrôler, le gouvernement qu'il inquiète et qui veut le capturer via le FBI, la NSA, et l'armée...
On se retrouve donc plongé dans un road-movie, ou plutôt un "SF-runaway-movie" qui alterne séquences d'action et de fantastique, et moments plus calmes dans lesquels les personnages révèlent leurs failles, fêlures, caractères plus ou moins trempés ou affirmés. Et Jeff Nichols en profite pour explorer ses thèmes phares: le fanatisme, le contrôle, la liberté ou plutôt l'émancipation. C'est d'ailleurs là que réside le lien avec le titre du film, "Midnight Special" qui était à l'origine le titre d'une chanson de Leadbelly, un blues-man Afro-Américain du début du XXème siècle qui a passé de nombreuses années en prison, parlant du train de voyageurs spécial de minuit qui passait près de sa prison texane et représentait pour tous les prisonniers un rêve de liberté.
Car si le film nous fait entrevoir la possibilité d'un ailleurs, il s'agit surtout d'une métaphore sur l'émancipation. Sur la nécessité pour un enfant de s'extraire de la cellule familiale pour pouvoir enfin se construire en tant qu'individu. Et peut-être même la nécessité pour un réalisateur de s'extraire du carcan du cinéma traditionnel, de s'affranchir de ses références incontournables (cf maître Spielberg), pour forger sa propre vision et son propre cinéma.
C'est pour cela que je parle d'un anti-E.T., d'ailleurs. Là ou la plupart des films de SF de Spielberg dépeignent une cellule familiale qui, si elle est parfois bancale, n'en reste pas moins primordiale, salvatrice et en fin de compte le refuge ultime, dans Midnight Special elle n'est que le moyen de conduire l'individu vers sa réalisation en dehors d'elle-même. Et Jeff Nichols utilise les propres codes du cinéma de Spielberg pour les renverser. Ce n'est donc pas fortuit si on pensera à plusieurs reprises à "Rencontres du troisième type", ou bien à "E.T. l'extra-terrestre", mais les séquences en question dévoilent un sens radicalement différent.
De même, le merveilleux ou l'inquiétant qui nimbent les films de Spielberg sont ici bien plus ténus et confus, maintenant le spectateur dans une incertitude inconfortable mais salvatrice car vraiment originale.
On retiendra particulièrement certaines séquences pour leur grande beauté, comme celle de la fuite nocturne dans une voiture tous feux éteints, ou d'autres pour un beau travail de la lumière particulièrement à la fin du film. Nichols nous démontrant une fois de plus, après Take Shelter et Mud, que son oeil est sûr et sa caméra hautement sensible.
Je terminerai en disant que Midnight Special est un vrai film d'auteur. Il n'a pas vraiment été vendu comme tel mais plutôt comme un gros film de SF à la Spielberg. Je pense que c'est à la fois un mal et un bien. Un bien car ça attirera certainement des spectateurs qui ne seraient pas allés voir des films tels que Take Shelter ou Mud; mais aussi un mal car ceux qui s'attendront à un film de SF classique risquent d'être déçus et déroutés par son rythme particulier et son histoire sybilline. Sa subtilité risque de le rendre aride pour ceux qui attendent une histoire claire, un background détaillé et des moments de bravoure orgasmiques.
Mais pour le cinéphile averti, c'est un vrai petit bijou!

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