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Minuit à Paris par Dirtyfrank

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Avant de parler du film lui-même, il faut d'abord noter que l'incroyable gymnastique scénaristique de Woody Allen, mélange d'habitude, de solide expérience et de talent incontestable qui lui fait pondre presque un film par an depuis toujours, ne peut décemment pas accoucher d'un chef-d'oeuvre à chaque fois. L'autre problème systématique du réalisateur, c'est l'abandon progressif de son personnage d'acteur au profit du "simple" travail de cinéaste et scénariste. Depuis dix ans, Woody Allen ne parvient pas à trouver son alter ego sur l'écran, et certains comme Kenneth Branagh ou Larry David de l'infâme Whatever Works sont carrément insupportables. Il faut croire que seul Woody Allen parvient à faire sonner correctement les mots de Woody Allen. Ici, Owen Wilson est convenable, sans plus. En fait, on ne peut s'empêcher de penser que le rôle aurait été différent si Woody Allen l'avait interprété.

Le film, lui, est dans la parfaite lignée de l'oeuvre du cinéaste, qui multiplie clichés de la ville et clichés de ses propres films. On admire cependant l'aisance avec laquelle Allen parvient à combiner réalité et fantastique, un trait caractéristique qu'on retrouve dans Zelig ou La Rose pourpre du Caire par exemple. A chaque fois, le tour de passe-passe est fait dans la plus grande simplicité, et ça fonctionne. Ce moment où tout bascule dans le surréalisme reste sans doute le meilleur moment du film, et on regrette que le procédé s'enlise ensuite dans une intrigue plus convenue, mille fois vue chez Woody, celle du mauvais choix amoureux.

Mais les aventures sentimentales du héros sont en réalité secondaires, prévisibles et elles n'intéressent ni le réalisateur, ni les spectateurs. Le principal attrait de Minuit à Paris réside à la fois dans le lieu du tournage, Paris, et surtout dans l'analyse de la nostalgie qui poursuit le héros. Passionné par les années 20, il y atterrit directement à partir de minuit chaque soir (et on retrouve l'aisance scénaristique de Woody Allen, qui téléscope directement l'imagination et la réalité, alors que certains font le choix de l'un ou l'autre) et rencontre ses idoles Cole Porter, les Fitzgerald, Picasso, etc. A cet instant, le film devient clairement un long clin d'oeil au public de Woody Allen, cultivé, européen et amateur de ce genre de sous-entendus. Il vaut mieux connaître un peu Hemingway, Gauguin et Dali pour comprendre les traits d'humour qui se cachent ici ou là. Parfois faciles, ces allusions peuvent aussi donner lieu à du grand Woody Allen, irrévérencieux comme lorsqu'il fait passer Luis Bunuel pour un ahuri qui ne comprend pas l'idée de film que lui soumet le personnage principal et qui deviendra L'Ange Exterminateur.

Peu à peu, le héros, Gil, se rend compte que sa nostalgie des années 20 est vaine, que la recherche d'un âge d'or dans le passé n'est que le refus de son propre présent, peu importe l'époque. La morale est dans un premier temps montrée subtilement, avec un jeu d'intrigues qui mène Marion Cotillard et Owen Wilson à la Belle Epoque, où Gauguin, Degas et Lautrec prétendent que la Renaissance, quand même, c'était mieux que les années 1890. Le spectateur comprend parfaitement le point de vue du cinéaste à cet instant, mais de façon incompréhensible Woody Allen décide alors d'en rajouter une couche dans un dialogue très explicite qui gâche complètement l'effet scénaristique précédent ! Voici l'un des gros défauts du film, cet aspect rabâché des enjeux de l'intrigue, qui ne sont pourtant pas bien compliqués et même redondants chez Woody Allen.

L'autre grand défaut du film tient à la personnalité fade du personnage principal. Comme un internaute l'a écrit ailleurs sur Sens Critique, difficile de croire qu'un tel niaiseux puisse être un grand écrivain potentiel. Sa répartie n'est pas bonne, ses idées se limitent à un ramassis de clichés et son charisme est vaseux. Face au personnage de pédant, un classique de Woody Allen encore une fois, qui s'oppose à lui, le héros se laisse faire de façon surprenante. On se souvient de la scène mythique d'Annie Hall, où le quasi même personnage de pédant se voyait rembarrer par Marshall McLuhan en personne ! Bref, le héros a perdu de ce mordant acerbe, cynique et désabusé qui faisait chez Woody Allen tout le sel de ses compositions d'acteur.

L'ensemble reste plaisant à voir, mais loin d'être mémorable.

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