Des Amours Imaginaires insupportables, une Mommy magistrale

Avis sur Mommy

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Avant Mommy, je n'avais vu de Dolan que les Amours imaginaires. Extrêmement agacée par ce film, j'avais gardé une très mauvaise image du jeune québécois. Je lui reprochais exactement ce que lui-même reproche aujourd'hui à Jean-Luc Godard. Pour moi son film était une coquille vide, une expérimentation esthétique totalement gratuite et irritante qui n'avait rien d'autre à proposer qu'une forme sur-soignée. J'aime croire aux personnages que je regarde (même s'ils ne sont pas crédibles), et dans les Amours Imaginaires je les trouvais terriblement dénués d'âme. Là où certains criaient au prodige, je ne voyais qu'un réalisateur égoïste qui se faisait plaisir en misant tout sur la forme. Pour moi, son film était réservé à un public très restreint, friand de ce genre d'exercices cinématographiques déroutants et irritants.

Puis j'ai vu Mommy, et j'ai changé d'avis en tout point. À mes yeux, Mommy est le diamétral contraire des Amours imaginaires. D'un film confidentiel et difficile d'accès (non que l'intrigue des Amours imaginaires eut été difficile à comprendre, mais l'esthétique de ce film constituait à elle seule une source d'exclusion pour un public tout entier), Dolan est passé en 4 ans à un film ouvert et généreux. Il a plus que jamais pensé au public : Mommy est apte à toucher à peu près n'importe quel spectateur.
(Attention spoilers)
Ce qui rend ce film prodigieux, c'est d'abord la manière dont Dolan et ses acteurs ont réussi à donner vie à ce monde populaire. Histoire d'une mère fauchée et de son fils instable psychologiquement qui se ré-apprivoisent, le film nous plonge dans un monde politiquement incorrect. Ici, on communique à coup de tendres insultes et fils et mère ont une relation tantôt belliqueuse tantôt œdipienne. Alors que les personnages issus d'horizons marginalisés risquent souvent, au cinéma, d'être regardés avec angélisme ou au contraire avec cynisme, ici ils sont traités avec dignité. Il n'y a ni admiration démesurée ni condamnation, il n'y a qu'empathie et émotion. En fait, c'est frustrant car Dolan n'a pas besoin des autres pour trouver les bons mots au sujet de son film. Comme il le dit, dans Mommy les personnages ne sont regardés ni d'en haut ni d'en bas, mais sur un plan horizontal. C'est cette dimension quasiment ethnographique qui m'a d'abord émue : c'est beau quand des personnages sont traités avec respect et qu'on réussit à croire en eux.

Ensuite, c'est la forme qui m'a séduite dans Mommy. Alors que je reprochais aux Amours Imaginaires des délires esthétiques gratuits qui nous mettaient à distance des personnages, je loue Mommy pour avoir réussi à mêler forme et fond. Ce format en 1:1, que certains considèrent comme un gadget, n'est pourtant pas étranger à l'intensité des émotions que le film nous fait vivre. Au-delà d'une possibilité technique de nous rapprocher des personnages en cadrant systématiquement sur eux, c'est aussi une manière de représenter physiquement l'horizon des possibles de Die et son fils. Lorsqu'ils sont étriqués par un contexte qui les oppresse et leur lie les jambes, le format est serré. Lorsqu'au contraire, on a la chimère de les voir se libérer de leurs chaînes, lorsqu'ils reprennent leur souffle, le format s'élargit. Le cadre de l'image lui-même parle des personnages. L'idée ne casse peut-être pas trois pattes à un canard, mais il fallait l'avoir.

Il y a deux scènes qui m'ont particulièrement marquées dans Mommy, parce qu'elles remuent chez le spectateur des émotions intenses. D'abord, j'ai été bouleversée par le passage où les corps de Die, Kyla et Steve s'animent progressivement sur On ne change pas de Céline Dion. Bon, déjà l'aspect technique est très malin : le son provient « de l'intérieur » et n'est pas rajouté a posteriori, ce qui accentue la crédibilité de la scène. Une fois assurée la crédibilité de la scène, celle-ci peut se permettre de faire naître des émotions chez qui la regarde. Rares sont les films qui réussissent aussi bien à utiliser la musique. Ici elle n'est pas utilisée pour décorer ou pour accentuer les émotions, elle est mise au cœur de la scène. Dolan et son équipe ont réussi à rendre justice à la musique, à donner un vrai sens à la dimension sonore. J'attendais depuis très longtemps un film où le potentiel cathartique de la musique serait mis en scène avec autant de justesse. Au rythme de la musique, le mystérieux bégaiement de Kyla s'efface. En plus d'être un bel hommage à ce que la musique a de fédérateur, cette scène est prodigieuse par son authenticité. C'est là que je me suis rendue compte de l'envergure du talent des acteurs. Cela ne parait peut-être rien de se lâcher sur une chanson, mais je pense que c'est justement sur les émotions les plus simples et les plus quotidiennes que se jouent les plus grands moments d'interprétation. Les acteurs ont réussi à se donner littéralement face à la caméra, à se décomplexer et c'est ça qui rend ce passage si puissant. Malgré le montage qui alterne entre plusieurs plans (on aurait pu s'attendre à un plan séquence pour une scène de ce type), on a l'impression de nous voir nous-même lorsque la musique nous transporte. Il y a une esthétisation dans le montage, mais pas dans les émotions : on y croit. Jamais avare quant il s'agit d'offrir au spectateur les moyens de s'imprégner dans la fiction, Dolan prend son temps. Il étire les scènes, pas pour son petit plaisir égoïste mais pour nous donner l'occasion de sentir l'émotion monter progressivement. Pour moi, c'est un pari que n'a par exemple pas totalement remporté Sciamma dans Bande de filles : la scène musicale y apparaît plus chorégraphiée que vécue.

Ce qui m'a aussi subjuguée dans Mommy, c'est sa maîtrise implacable du rythme. La scène du Karaoke où Steve, accablé sous les joutes moqueuses des arsouilles du bar, cherche à capter l'attention de sa mère ; est pour moi l'une des plus prodigieuses dans sa capacité à procurer de l'émotion par le rythme. La caméra alterne entre trois objets : le regard de Steve, les brimades des clients du bar et Die en plein jeu de séduction. Au début plutôt lente -ce qui nous permet d'observer les stades par lesquels passe Steve grâce au retour systématique sur ses expressions faciales-, la succession entre les scènes se fait de plus en plus rapide, jusqu'au climax. À force d'alternance de points de vue, la scène nous happe totalement et la solitude de Steve nous apparaît à nous aussi parfaitement insoutenable lorsque sa colère arrive à son apogée.

Lorsque le chant sombre et magnétique de Lana de rey a amorcé le générique de fin, j'étais retournée. Je n'avais aucune envie de sortir de cette incroyable bulle d'émotions de 2h50.

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