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Mon oncle

Avatar Adobarbu
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Dans Mon Oncle, tout est affaire de confrontation. Confrontation de deux mondes coexistants mais obéissants a leurs règles propres. Confrontation entre l'amour de Tati pour une époque se terminant et une autre naissante. Confrontation entre deux modes, deux idéaux de vie. C'est une satire débordante de finesse de la société française des années 50. Apparition du modernisme, qui se confronte avec la vieille France, celle de la baguette de pain, du fromage, saucisson, et bouteille de rouge bon marché... Mais c'est surtout, au delà d'une satire de la société, une petite vision très humaine et pertinente de la rencontre de ces deux mondes. J'ai essayé d'organiser ma réflexion sur cette œuvre si simple et pourtant si complexe sous forme de paragraphes développants des idées directrices, j’espère que c'est a peu près réussi.

Les professeurs de mon frère, qui étudie dans le bâtiment, ont conseillé de voir ce film a ceux qui se dirigeaient vers des écoles d'archi. On le comprend vite. L'architecture, tout en étant débordante d'imagination, est aussi un bel exemple des choses a ne pas faire, et un mini cours sur l'histoire de l'architecture. Les lieux de Mon Oncle sont sélectionnés avec soin. D'abord, les deux principaux : La maison de Monsieur Hulot, et celle de son beau frère. La maison de Hulot est magnifique d'inventivité, et a l'architecture complètement désorganisé. On voit M. Hulot rentrer par une porte, monter des escaliers, avec des fenêtres a hauteur des pieds, du corps, et de la tette, des escaliers dans tout les sens, des terrasses a l'étage, des portes un peu n'importe ou... On n'en voit d'ailleurs jamais que l’extérieur, un unique plan de cette maison nous est chaque fois montré. Les murs sont d'une couleur assez indéfinissable, on y sent le vécu. Des plantes de toutes sortes, qui sans être a l'abandon poussent plutôt librement. La maison a un charme fou, un charme naturel, un peu sauvage, vivant. La maison de son beau frère en revanche est a l'exact opposé. Tout y est automatique, électrique. Elle incarne la modernité, tant sur le plan architectural, que technique et technologique. Portail électrique, design éclatant, rectiligne, géométriquement marqué a l’extrême, commandes d'activation a distance a foison, poisson-fontaine, couleurs vives et contrastées, pelouse et arbustes tondus au millimètre, chemins tortueux et mal-commodes au possible tant est poussé a l’extrême le design... Une débauche bien propre de luxe et de mauvais goût, pourtant sensé être a la pointe de la mode. "Tout communique" dit la sœur de Hulot. L’intérieur de la maison est en effet très lumineux, avec de grands espaces vitrés, des portes automatiques, des capteurs partout... Tati se joue des gadgets ayant initialement pour but de simplifier la vie, mais qui utilisés constamment a outrance comme ici, finissent invariablement par tout compliquer (on pense bien sur a la scène ou le couple se retrouve enfermé dans le nouveau garage, le chien étant passé devant les capteurs...). Architecturalement parlant cette maison est très intéressante, et l'on sait que Tati, réputé pour être extrêmement perfectionniste, et toujours minutieux, préparait ses décors avec le plus grand soin. Et entre ces deux lieux, qui monopolisent la majeure partie de l'action, il y en a deux autres, secondaires, qui renforcent encore les contrastes : l'usine du beau frère, et la vieille ville. Je ne décrirais pas a nouveau les lieux, qui répondent aux critères énoncés plus haut. Et au milieu de tout ça, Tati glisse des plans très intéressants, mettant en valeur le contraste, avec un plan marquant, ou l'on voit les gosses au premier plan, pataugeant dans la terre et l'herbe, avec en fond les grandes barres d'immeubles, bien présentes, bien qu'au fond n'appartenant pas a leur monde.

Avec ceci, Tati créé des personnages hauts en couleur. D'abord, Hulot lui même bien sur. Homme amoureux de la campagne, du chant des oiseaux, du petit bistrot du coin, constamment étourdit, un peu maladroit. Le nombre de mots qu'il décroche en deux heures doit se compter sur les doigts de la main de Reinhardt. Un personnage bien plus complexe encore en réalité, mais soyons bref. Il vient, par le biais de son neveu, bouleverser le petit monde de sa sœur et son mari. On retrouve encore cette opposition entre ces deux mondes dans les personnages. D'un coté des personnages tous plus adorables les uns que les autres, avec M. Hulot, mais aussi toute la petite bande de gamins farceurs sans jamais être méchants ("Aiguillage !"), le balayeur (mon personnage préféré), éternel paresseux, qui, a chaque apparition, n'a pas bougé d'un centimètre son tas de feuilles, toujours occupé a chercher le moindre prétexte pour ne pas travailler. Il appel les passants, discute, bois un coup au café du coin, va parler au tenant de la charcuterie d’à coté..., mais encore le marchant de légume, qui vide un de ses pneu pour que sa balance penche, la petite vieille qui vient faire ses courses, le sympathique marchant de gaufres... Et de l'autre coté, toujours les parents du neveu de Hulot, personnages rigides s'il en est, coincés, archétypes des petits bourgeois de la classe moyenne, mystifiés par la technologie nouvelle, du couple qui a du batailler dur pour finalement arriver a une situation ou l'argent et le travail ont annihilé toute flamme dans leur vie. Ils sont tombés dans un mode de vie psychorigide, peut être même sans s'en apercevoir. Eux on ne les déteste pas, ils nous font rire, et au fond on les plains plus qu'autre chose. Il n'en va pas de même pour la voisine par exemple (mettons y son cavalier servant au passage, même si c'est un personnage mineur). Bourgeoise a l'allure sévère, elle pue le fric a mille kilomètres. Excellente psychologie, le personnage est détestable, par ses allures hautaines, sa mièvrerie insoutenable avec le gosse, avec sa voix de vieille fille qui lui parle comme a un bébé apprenant encore a marcher. Jusque dans ses attitudes elle est atroce, ses brusques mouvements de tettes, ses expressions du visage figées, abusées, l’actrice sur-joue énormément, comme le personnage sur-joue chaque seconde de sa vie en public. La scène ou elle est ridiculisée est a mourir de rire, quand le beau frère la prend pour un marchand de tapis a cause de sa tenue extravagante. Tati a excellemment bien choisi les vêtements, qui sont dans les deux camps très typiques de la classe et de la mentalité de ceux qui les portent. Et on trouve dans ce camp encore toute une tripotée de patrons, adjoints, femmes de patron, venant renforcer ce point.

Pour faire plaisir a Surestimé s'il passe par la, et comme de toute façon ici la musique est remarquable, un petit mot dessus. La musique de mon oncle, c'est un simple et unique thème, repris, varié inlassablement. Ce thème apparaît comme un Leitmotiv représentant le bonheur, la joie de vivre, les petits plaisirs, le charme. De caractère doux, un peu nostalgique, il évoque une ronde, une lente danse populaire, et son apparition nous décroche a chaque fois un petit sourire. Les chiens ont leur petite importance aussi, la part belle leur est fait. Ils fonctionnent un peu comme la musique, un Leitmotiv agréable que Tati aime a faire revenir de temps en temps pour des actions bien diverses. Ils sont aussi une image du bonheur, de l'ancien, et de la liberté. Ils sont aussi très souvent source de comique (comme un peu tout d'ailleurs). Ils sont divisés en deux "groupes", et s'opposent, métaphore symbolique de la société humaine. Bravo Tati, encore une fois. D'un coté, le chien du beau frère. Ridicule, minuscule et tout étiré, il est affublé d'un petit gilet des plus risibles. Il devance le patron quand il rentre dans l'usine et prévient ainsi tout les employés qui se remettent vite au travail en le voyant, et de l'autre tout les chiens plus ou moins errants apparaissant régulièrement, un peu paumés, mais toujours charmants, a l'image de mr Hulot.
Et malgré tout ces oppositions entre les deux mondes, on ne peux pas reprocher a Mon Oncle d’être manichéen, car Tati teinte sa satire de l'évolution de notre société de petits bémols. La charmante maison de M. Hulot n'est pas parfaite, elle a des défauts aussi, mémé s'ils lui donnent son charme bien sur; et l'on trouve chez le groupe du beau frère un personnage très intriguant. La femme du petit associé, qui est un personnage décalé, appartenant a un univers bourgeois, mais éclatant de rire aux petites messes basses de Mr Hulot, venant ainsi déranger le groupe d'invités, chose "inacceptable". L'associé en question n'est d'ailleurs pas mal non plus, creusant un trou dans le jardin pour réparer le poisson-fontaine, salissant son habit du dimanche jusqu'au cou, comme l'aurait fait un des paysans.
On trouve ainsi des scènes ou les deux camps se rencontrent. Toujours importantes, elles sont sources de comique intarissables ou scènes a symbolique très forte : au début, plan sur une calèche qui passe de la droite vers la gauche, symbolisant un retour en arrière, voir même la "dé-croissance" si j'ose dire, en 58; avec devant un vieux muret de pierres effondré, avec des volets cassés, et en arrière plan les grosses tours d'immeubles, blanches, déshumanisés, semblant s'étendre a l'infini, en écrasant petit a petit le premier plan, qui tombe en ruines. La mise en scène est géniale, Tati pousse le génie du plan jusqu’à mettre deux lampadaires en opposition, l'un sur la droite au premier plan un lampadaire a l'ancienne, très "vieille ville"; sans ampoule, et l'autre a l’arrière plan sur la gauche, ultra moderne.

Tati a été profondément influencé par le burlesque du cinéma muet, autant par les français comme Linder, auquel Mr Hulot ressemble furieusement, que par Keaton ou Chaplin. Les influences que Tati a eu, loin de s'en cacher, il profite de chacun de ses films pour leur faire honneur. Mr Hulot est le plus bel hommage au burlesque muet
qu'y ai jamais été créé. L'hilarante scène de la cuisine, avec tout ces gadgets modernistes, n'est pas sans rappeler La Maison Démontable de Keaton. On retrouve avec l'humour de Tati un goût très prononcé pour le comique du ridicule, les gamineries, qui font beaucoup penser a Chaplin. Et plus que nulle autre comédie parlante, Mon Oncle et les films de Tati en général sont basés sur un comique visuel et sonore. Ares peu de dialogues (cf le nombre de mots que dit Tati), peu de vraies conversations, tout est basé sur l'image, et les sons, les bruitages, le tout desservit par un comique de situation omniprésent. Sans oublier que Mr Hulot, c'est avant tout un personnage que Tati a créé, que l'on retrouve dans chacun de ses films, ce qui est une démarche complètement typique des burlesques.

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