Regarde pleurer les hommes tombés

Avis sur Moonlight

Avatar Angie_Eklespri
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     Drôle de vie que celle de Chiron, garçon pas comme les autres, garçon à qui il manque quelque chose. La parole. Il parle peu. Ça cache quelque chose, ça. Ses copains lui mènent la vie dure. Il est fragile, friable, il ne sait pas se défendre. Et voici qu’apparaît la figure paternelle salutaire, Juan. Pas pour longtemps. C’est un dealer finit, Juan. Voici la mère. Mauvaise pioche, c’est une junkie manipulatrice. Á jeter cette ma mère. Chiron à l’air de prendre tout ça avec la philosophie du taciturne. Il reste muet. Le film commence par un mouvement de caméra virtuose, qui annonce la couleur, et cache mal le malaise à venir. La caméra se pose dans une rue. Une rue, la dope. Le business. Tel est la vie du quartier. La voiture de luxe du nouveau riche du coin, dealer bien sûr. Le coin de la rue comme seule horizon. Sous le soleil, la rue.

  Se serait déjà-vu, sans cette fragmentation narrative en trois tableaux disjoints qui tue. Trois moments distincts, trois phases ou le bleu domine. Une palette colorée bleutée. Bleu comme cet enfant couleur d’ébène que ses potes appellent : « négro ». Bleu comme les vagues et la mer. Le ciel de Miami écrasant de bleutée. Les nuits d’un  bleue assombri, complètement sourd. Bleu. Avec cette gamme colorée, on voit tout ce qu’on n’entend pas. Les cris de l’enfant solitaire. Les pleurs du dealer. La disparition de l’un, et l’autre. La déchéance infernale de la mère indigne, (magnifique Naomie Harris que j’ai eut du mal à reconnaître). Le silence, le vide. Le temps qui se ralentit, jusqu’au tableau suivant. Le film glisse vers l’abstraction, sans jamais y céder, au rythme d’un battement de cœur léger. L’abstraction serait facile pourtant avec une telle aisance formelle. Et bien non. L’auteur a choisit la chronique à la démonstration. La beauté formelle se confond miraculeusement avec le fond. Un fond qui convoque beaucoup de choses, dont et pas des moindres, l’absence récurrente du père. Qu’il soit naturel ou de substitution, il est out. Il y a quand même des moments de grâce aussi.

 Apprendre à nager avec le «père». Les moments de camaraderie entre gamins. Il y en a comme partout. Tout est gris dans le bleu vif. Le gris de l’intimité, crûe mais sans vulgarité aucune. Chiron serait-il homosexuel ? Serait-ce un plaidoyer gay, dans la communauté noire en plus, ce qui semble être une circonstance aggravante, alors que dans le film, ça reste en suspens, longtemps, et ambigüe pendant un bon bout de temps. On n’en parle quasiment jamais. On y fait allusion, subtilement. Homo, ça ne se dit pas. Ce n’est que vers la fin, lors des retrouvailles, et de la révélation fracassante, que le voile se lève enfin.

  Art de l’ellipse, et du non dit, du montré. Refus de tout pathos inutile, de toute violence inutile. Et malgré son formalisme outrancier, on voit des sentiments qui émergent, des humains dépeints. Une économie de moyens qui provoque une réaction presque épidermique. Un montage sans faille. C’est beau. Honnêtement, quand j’ai vu Oscar du meilleur film, j’ai eut un peu peur, mais j’ai été vite rassuré. Enfin un Oscar qui en vaille la peine.

 D’autres choses, comme le déterminisme social à l’œuvre dans toute sa splendeur, comme dans un engrenage. Comme…Dernier tableau. Qu’est devenu Chiron ? Une reproduction à l’identique de la rue. ?  La dope. Le business. La voiture de parvenu. La chaîne en or qui brille. Ou autre chose ? On voit qu’il en a dans la tête. Il n’est pas con, le petit. Va-t’il plonger et passer par la case prison comme tout le monde ? Tableau troisième. Voilà l’âge adulte.

  Et l’âge adulte, c’est un masque, ou une caricature. Une surprenante transformation de la  petite souris en montagne de muscles ( ?) La rue, la dope. Logique. Et le passé refait surface. Une rencontre. L’homosexualité vue pas par le raccourci du chemin de vie. La sexualité n’est qu’un aspect, qui peut cacher tous les autres. A trop regarder le cul des gens, on zappe tout le reste, voire l’essentiel. Chiron retrouve un « ami » de jeunesse. Et on se rend alors compte qu’on est peut-être passé à côté de l’essentiel.

A-t-il jamais été un enfant ? Sera-t-il un jour vraiment adulte ?

 Long est le chemin.

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