La petite fille au ciré rouge

Avis sur Ne vous retournez pas

Avatar Vincent Rigaud
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Le cinéma d'horreur "moderne" aura pris son essor en 68 grâce à deux oeuvres majeures. Il y eut d'abord "La nuit des morts-vivants", huis-clos oppressant et séminal confrontant un groupe de protagonistes à une horde d'agresseurs de nature à priori surnaturelle. Puis le célèbre "Rosemary's baby" qui jouait habilement de la suggestion et du doute quand à la santé mentale de sa protagoniste. Le fantastique au sens littéraire se situant dans un fragile équilibre du doute entre explication rationnelle et possible manifestation surnaturelle, chacun de ces deux films d'horreur s'orientait vers une réponse plus ou moins explicite.

En 1973, le cinéaste Nicolas Roeg offrait à son tour un autre parfait représentant du fantastique littéraire au cinéma, le célèbre "Ne vous retournez pas".
Ce dernier raconte le traumatisme vécu par un couple d'Anglais suite à la noyade accidentelle de leur fille dans un étang. Quelques mois plus tard, le couple se reconstruit tant bien que mal et séjourne à Venise où le mari, architecte, restaure une vieille église. Au cours d'un déjeuner dans un restaurant, l'épouse tombe sur une voyante aveugle qui lui décrit avec moult détails sa petite fille disparue et lui affirme qu'elle est toujours là auprès d'elle. Bouleversée, la jeune femme finit par croire les dires de la voyante et tente de convaincre son époux de la véracité de ses visions, lequel sceptique et encore endeuillé se refuse d'en croire un seul mot. Peu à peu alors que le couple d'Anglais doit faire face à des événements troublants, la ville de Venise est secouée par une série de meurtres étranges dont la police repêche les victimes dans les canaux.

Rarement film aura été aussi intriguant que ce "Don't look now". Nimbé d'une aura de mystère, entretenue à merveille par le décor mélancolique et baroque d'une cité des doges maussade et sinistre, le film entretient savamment la nature fantastique de son récit en se concentrant essentiellement sur la descente aux enfers de ce jeune couple endeuillé par la perte de leur enfant.
Dès la séquence d'ouverture, Roeg se complaît à semer les indices troublants quand à la finalité de son récit. Ainsi de la première prémonition de John à sa dernière plus traumatisante encore, le doute n'est plus permis, son personnage est un médium qui s'ignore et qui ne comprend pas tous les signes du destin qui s'offrent à lui. La prémonition, l'intuition d'une fatalité inéluctable et indéterminée hante ainsi l'essentiel du film jusqu'à réveiller des personnages secondaires dans leur sommeil, la caméra de Roeg s'invitant ainsi à l'omniscience immédiate des événements. Progressivement, l'histoire s'enfonce dans une atmosphère délétère et oppose le jeune couple à une succession de personnages étranges et troublants dont le spectateur en vient toujours très vite à douter de l'honnêteté. Chaque personnage croisé par le couple de héros incarne ainsi la potentielle menace annoncée par le réalisateur, une manière comme une autre de mieux nous perdre en vaines spéculations.

A son efficace traitement narratif s'ajoute la singulière approche formelle du réalisateur. Roeg dynamise son récit par une mise en scène audacieuse et avant-gardiste, confrontant habilement les points de vue et filmant parfois deux séquences en parallèles (la fameuse scène d'amour juxtaposée aux préparatifs du couple après leurs ébats). Plus encore, il exploite à merveille la beauté mystérieuse de son cadre en prenant le contre-pied de la vision classique de la Cité des Doges.
Dans "Ne vous retournez pas", Nicolas Roeg ne sublime jamais Venise en tant que ville romantique mais la magnifie comme une cité baroque, dépeuplée et labyrinthique, un dédale sordide de rues et de canaux. Venise prend ainsi une dimension intemporelle, figée entre deux époques, ses sous-sols obscurs, ses volutes de fumée opaque ne servant qu'à dérober à la vue des vivants la sinistre réalité des fantômes et des créatures qui la peuplent.

Roeg véhicule ici une imagerie angoissante et impose Venise comme un cadre idéal à son récit, lequel s'articule autour d'une menace sourde, une terreur latente dont on n'arrive jamais à deviner la nature et l'objet. Le scénario est ainsi ponctué d'éléments déstabilisants appelants le sentiment anxiogène tels cette aveugle au sourire inquiétant, cette série de crimes à priori sans rapport avec l'intrigue, cette petite silhouette enfantine vêtu d'un ciré rouge apparaissant régulièrement et évoquant la défunte enfant du couple. Malin jusqu'au bout de ses focales, Roeg distille la couleur rouge avec parcimonie tout au long de son film, afin d'insister sur la résurgence du fantôme de la défunte, le rouge étant la couleur la plus vive du cadre terne et dépressif de l'ensemble.

Le suspense ne faiblit jamais mais monte crescendo en s'appuyant sur le doute des protagonistes quand à la véracité des affirmations de la-dite voyante, véritable catalyseur de l'intrigue. Le malaise devient omniprésent, Roeg orientant son récit vers une sorte de déterminisme latent et irrévocable qui finit de situer le film dans son contexte fantastique.
Dès lors, il est indéniable que le film se pose comme un parfait exemple de terreur suggestive, jouant plus de la psychologie de ses personnages, de son décorum et des hors-champs que des effets tape-à-l'oeil rédhibitoires devenus aujourd'hui monnaie courante.
"Ne vous retournez pas" est donc un authentique chef d'oeuvre du film d'angoisse dont la rémanence de certaines scènes hante longtemps le spectateur après son visionnage.

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