L'Horror.

Avis sur Nosferatu le vampire

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Ici-bas, au royaume des Chimères et des Lémures,
Il règne tout-puissant, par une brumeuse lune éveillé,
Et de sa sépulcre se dresse, par l'odeur sanguine alléché.
Son poison se répand comme l'ombre sur les murs.

Par-delà le pont de minuit,
Dantesques sont les ténèbres
Et obscures sont les nuits,
Où trépassent le réel et sa lumière.

Ô Nosferatu, sache du cinéma, par le génie de Murnau,
Qu'il se réjouit de tes multiples et charnelles morsures
Sache sa gorge pâle - et sois-en aujourd'hui sûr -
Réjouie que tu y ais à jamais planté tes fabuleux crocs.

Archétype et quintessence de l'expressionnisme allemand, Nosferatu demeure une preuve difficilement contestable du génie prophétique et démiurgique de Friedrich Murnau. À cette époque, rares sont les cinéastes qui, comme Fritz Lang et lui, ont été aussi visionnaires et lucides quant à la situation de leur pays, et le danger d'un obscurantisme grandissant.
Outre sa parabole révélée, Nosferatu est un véritable « chef-d'oeuvre du cinéma fantastique », qui a su s'imposer comme une relecture fondamentale du récit épistolaire écrit par Bram Stoker, plus d'un demi-siècle auparavant.

Hutter est jeune et amoureux. A Wisborg (Allemagne) il est le clerc d'un Notaire qui le mande en Transylvanie, auprès du comte Orlok. Celui-ci souhaite acquérir une résidence dans la ville. Commence une lente descente en enfer pour Hutter dans les Carpates mortifères où niche son client.
« Une fois passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre » : il est pourtant une apparition qu'on préférait spectrale et chimérique pour le clerc : ce grand corps pâle et inquiétant dont la première nuit révèle la véritable identité. Malheureusement il est trop tard pour l'hôte, d'attenter quoi que ce soit. Le comte Nosferatu l'a fait prisonnier de son terrible royaume, et a quitté sa demeure recluse pour la ville, en quête de sang neuf. Alors que Hutter cherche par tous les moyens de s'enfuir et de regagner Wisborg pour avertir du danger de l'arrivée du vampire, ce dernier embarque secrètement dans les soutes d'un navire, où une mortelle épidémie se répand : la Peste.

En 1922, le cinéma expressionniste allemand était encore un embryon.
C'est grâce à F. Murnau, F. Lang ou encore Robert Wiene (Le Cabinet du docteur Caligari), qu'il se précise et innove vraiment. Dans Nosferatu, le cinéaste crée, expérimente de nouvelles formes et donne à l’expressionnisme son aspect le plus spectral et exacerbé - un cauchemar éveillé où la dimension esthétique s'amplifie et angoisse.
Dans les scènes en ville, les perceptives du cadre s’approfondissent et paraissent infinies, comme prolongées par l'illusion de décors irréalistes (issus du caligarisme), déformés et démesurés.
Cette dissonance architecturale joue de notre angoisse, si bien que celle-ci, paradoxalement à l'espace qui rétrécit tout le long du film (de plus en plus de gros plans, notamment), s'accroisse et que le spectateur ressente jusqu'à de la claustrophobie.
Les jeux d'ombres et de N&B, les contrastes clairs-obscurs propres à l'expressionnisme s'apposent à la dualité du personnage de Nosferatu : son ombre est un double à la silhouette élargie, comme plus puissante et plus maléfique ; la lumière, quant à elle, orchestre ses déambulations fantomatiques au cœur d'une ville mourante et à l'épiderme édenté. Le contraste du jour et de la nuit sont aussi essentiels dans cette distinction des deux personnalités du vampire, du Bien et du Mal qui co-existent en lui.
L'exubérance du jeu des acteurs s'ajoute à l'angoisse ; elle en est même l'éclosion, et le point d'orgue, comme le rappelle la célèbre et représentative figure du vampire dans une posture spectrale, lorsque, dressé sur la proue du navire, il se hâte d'arriver en ville.

Le corps de Nosferatu maintenant vidé de sa substance vitale, c'est-à-dire l'esthétique de l’expressionnisme, il est nécessaire de s'attaquer au méta-organe du film - cette ombre politique qui s'élargit derrière le récit d'épouvante. Mais, avant toute chose, il faut connaître les raisons qui ont mené à la naissance de l'expressionnisme en Allemagne - à cette époque-là précisément.
La petite histoire : Durant l'Entre-Deux-Guerres, les crises économiques sociales se perpétuent partout en Europe, et l'Allemagne fait partie des pays les plus touchés. En écho à cette situation, les discours obscurantistes se multiplient - bien avant ceux d'Hitler et son élection en 1933 -, instaurant un climat de tension et de manipulation politique. Afin de refléter la peur, l'égarement et les doutes du peuple allemand dans ces troubles, le cinéma expressionniste s'est très vite imposé comme la meilleure parabole artistique.
Dans les films de F. Lang, le protagoniste est souvent la ville toute entière (Metropolis, M le Maudit...). Chez F. Murnau, c'est tout le contraire : la ville est certes omniprésente (comme dans l'Aurore) mais en arrière-plan. La place centrale des histoires est occupée par des personnages emblématiques et fantastiques, dont les légendes sont issues de traditions orales liées au christianisme et reprises par des auteurs romantiques (B. Stoker pour Dracula, J.W. Goethe pour Faust).
Ici, l'état psychologique de Nosferatu est assimilé à la dualité politique extrémiste de l'Etat, et son arrivée en ville à la progression de l'obscurantisme. Le film indique très clairement que le vampire est schizophrène. La peste qui l'accompagne et qui décime les populations, est, elle, une métaphore envisagée de la guerre. De ces deux maladies destructrices, on sait toujours où et quand elles commencent, mais jamais où et quand, elles s'arrêteront. Car, si le cinéma est un art grandiose et souvent en avance par rapport au monde, il n'en reste pas moins incapable de le changer.

Au dénouement du film, cette scène d'anthologie symbolise autant l'avènement de l'obscurantisme que celui de l’expressionnisme, qui trouve ici un jeu d'ombre époustouflant de maîtrise. F. Murnau est un génie d'une lucidité presque affolante ; un prophète dont les chefs-d'oeuvre sont tout autant visionnaires que novateurs. Des films fondamentaux tant sur le plan technique que thématique.

L’héritage culturel de l'expressionnisme ne peut se résumer à un seul et unique film, mais chaque film expressionniste peut en être la définition, du Moloch enfumé de Metropolis à l'ombre paralysante du vampire alléché.

De la sortie de Nosferatu à 1945, l'Allemagne aura tout de même dû attendre 23 ans que le Soleil se lève et que l'Horror prenne fin.

« Et, à cet instant, comme par miracle, les malades cessèrent de mourir et l'ombre oppressante du vampire s'évanouit dans le soleil du matin. »

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