Oblivion : en 2077 il n'y a plus d'alcool pour oublier

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Avatar Killywan
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Sur Terre en 2077, Jack Harper a une vie de merde. Enfermé dans une galerie d'art branchée avec une compagne rabat-joie et désintéressée du monde, son boulot est de réparer des drones qui menacent de se retourner contre lui à intervalles trop réguliers. Chaque jour, Jack monte dans son vaisseau immaculé, trafique de la clé de 12 et rentre faire la bise à sa gravure de mode. Tout le temps. Mais depuis combien de temps ? Lui même n'en a aucune idée. Un modèle d'exploitation capitaliste mené à son terme qui ne l'empêche pas, et c'est tant mieux pour l'économie, de ne jamais rechigner, avec comme seul horizon de bonheur un îlot de verdure où il s'est créé un abri. Une mémoire matérielle qui décharge son cerveau englué dans des souvenirs inappropriés et des regrets non protocolaires. Jack est un soldat-mécanicien, une double casquette siglée Yankees qui le conduit sur une seule voie, celle de la répétition. Faire et refaire pour être certain d'assurer la survie de la population humaine, expatriée sur Titan après une guerre contre les Scavengers, aliens indéfinis aux faux airs de Prédators gringalets. Mais même s'ils ont détruit la Lune dans un accès de fureur qui aurait sans doute charmé Méliès, ces derniers ne sont pas la cause de la sale gueule d'après combat de rue de la Terre.

C'est l'humain, grand enfant, qui a décidé de vitrifier la menace a coup de missiles nucléaires. Un peu honteux, il a désormais l'obligation de surveiller de gigantesques pompes qui purifient l'eau de mer pour alimenter la colonie de Titan. A leur aise dans les ruines radioactives de la planète marronnasse, les Scavengers se la jouent trolls et continuent à saboter les efforts de l'homme dans la réussite de sa migration. Jack et Vika sont donc les éboueurs armés de circonstance, en attendant leur future évacuation vers le satellite de Saturne. Les deux derniers représentants d'une vie terrestre intelligente qui ne laisseront que des traces pas vraiment glorieuses du passé du genre humain. Un passé qui n'existe plus, jeté avec une bonne partie de la notion d'empathie lors d'un black-out mémoriel imposé par un commandement flou du nom de Mission. Pour ne pas avoir de regret, mieux vaut oublier. Sauf Jack, anarchiste du souvenir, qui entre deux changement de batterie rêve à une vie qu'il n'a jamais vécu. Mais c'est en noir et blanc, et c'est donc un flash-back qui signifie que quelque chose cloche non seulement sous la casquette mais également dans la chronologie des événements.

C'est ce non dit suspect, ces rêveries itinérantes qui structurent la première partie d'un film qui se réinvente plusieurs fois. Ce prologue à la douce dépression fait de Jack un Giovanni Drogo à l'esthétique Tron, attendant son départ prochain sans passion, attaché à "sa planète", peu importe sa forme et son état. Un reflux mélancolique qui se cristallise dans des paysages islandais d'après-monde, paralysant de froideur. Dans cette désolation, Oblivion trouve une sorte de beau ronronnement, de contemplation morbide, de liberté sauvage au fond des gravas et de la poussière. Désarmé devant la DA qui renvoie à un Tron sans le cache-misère bleu et noir, contraste de lignes simples et des crocs rocheux qui remplacent forêts et océans, le spectateur est aussi abattu que Jack. Il se contente de suivre, de vivre les choses comme elles viennent. Une fatalité pesante qui crée pourtant du sens, qui comble. La barque vers le twist est larguée, elle y va doucement, certaine que tout le monde dans la salle a déjà compris ce qui va arriver dans la demi-heure qui suit. Ce qui ne serait pas gênant outre mesure dans cette paix touchante, si Kosinski avait réussi à tenir son histoire en laisse le temps de mettre en place son véritable thème. Dès que le personnage joué par Olga Kurylenko s'insère à coups de pied dans la trame, la fracture se fait de manière logique, les révélations s'envolent et l'action également. Ce qui provoque un hoquet par afflux d'air dans un corps qui n'était pas complètement formé. Le réalisateur est alors forcé de noyer ces soubresauts dans l'explicatif. Les scènes téléphonées s'enchaînent, censées révéler des éléments déjà connus ou supposés dans une lourdeur de romancier débutant. Et là où la solitude d'un homme, d'un couple cimentait le récit, l'intégration d'un élément extérieur fait basculer le pathos vers un romantisme désuet.

Entre deux embrassades et des lumières qui vacillent, le film s'éteint pour se relever dans un chaos brutal, surprenant mais extrêmement référentiel. Sans rien révéler d'une troisième partie qui oscille entre -encore une fois- l'explication de texte digne d'un discours de badass avant la mise à mort du héros et des spasmes thématiques puissants, Oblivion sacrifie une ultime foulée à l'aura fantastique pour un encombrement scénaristique en plein ventre mou. Le syndrome Dark Knight Rises. Sauf que le film de Kosinski n'est pas englué dans des codes de blockbusters. Il ménage le temps, s'occupe des émotions, fait de chaque combat une lutte de survie, intense et brutale. Un parti-pris de cinéaste qui réenchante le genre "millions dollars SF" et laisse transparaître une sensibilité qui n'est pas une vaine impression. Mal branlé, bègue et bien trop fan de Kubrick et de Duncan Jones, Oblivion cache longtemps ce qui le rend différent. Sous sa couche cradingue de post-apo matrixien, le film est comme son nom le laisse tout juste deviner un focus sur la notion de mémoire. Qu'est-ce qu'un être si ce n'est la somme de tout de ce qu'il a tissé. L'âme est vue comme un amas de souvenirs, le stockage de ce que les autres connaissent de chacun ; une vision presque Dickienne -le ruban mémoire- qui se veut l'élément le plus important de la sauvegarde de l'humanité. Se rappeler, c'est comprendre, censurer l'accès aux souvenirs est créer un nouveau statu quo qui est un point de départ. L'homme peut exister avec un point de fuite, ici Titan, mais ne peut vivre sans point d'accroche. La mémoire erre de corps en corps jusqu'à donner une dernière scène a priori détestable, a posteriori d'un profond cynisme. Peu importe qui partage le souvenir, l'humain n'est qu'une délimitation. Un ultime constat qui justifierait presque les théories brodées en sous-couche par la figure du mal dévoilée dans une scène de révolte à l'esthétique brillante.

C'est sur cette volonté de ne pas se contorsionner jusqu'au sang dans la commande de blockbuster pré-estival, que Kosinski sauve son film. Malin dans sa gradation et son thème plus dégourdi que ce que laisse échapper la première heure, Oblivion hésite souvent, quitte à se séparer d'une âpreté terreuse qui l'animait dans ses premières séquences d'une inhumanité touchante. Pas assez brut pour se laisser porter par une jolie folie, il n'est pas non plus suffisamment franc pour se plonger dans du spectacle carré. Il est lui aussi dans un état stationnaire, comme un 2001 qui aurait besoin d'amour ou un Moon qui n'assumerait pas ses ellipses. Oblivion n'est pas un grand film de SF, mais y sème une nouvelle culture, des nouveaux codes qui méritent d'émerger. Citer la mort d'Horatius Coclès sur un fond de Mass Effect, c'est un pas vers l'hybridation d'une culture à cheval entre Kant et Pokémon. Et la BO défonce.

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