Géode (en cristaux éclatés du rêve américain)

Avis sur Opération diabolique

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L’Opération diabolique ouvre tellement de portes qu’il en devient presque impossible de traduire toute sa richesse dans une analyse « classique ». Le plus simple est peut-être de procéder par cristallisation – entrer par le biais d’autres portes, parfois dérobées, celles qui nous sont ouvertes par toutes les références que le film permet d’envisager (et chacun pourra évidemment y ajouter les siennes). Les juxtaposer, parfois, incidemment, établir des liens et des correspondances, comme avec autant d’éclats, de cristaux resserrés à l’intérieur d’une cavité arrondie, avec l’espoir qu’en sortiront, à la fin, des lignes de force. Et avec la possibilité pour le spectateur d’ouvrir chacune de ces portes, chacun de ces chapitres dans l’ordre qui lui plaira. Mais il reste un point, important, à préciser : le terme de « référence » est en réalité très peu adapté à l’Opération diabolique ; le film date en effet de 1966 (!!!) et toutes les « références » à suivre, lui sont très postérieures. L’Opération diabolique, plus qu’un excellent film est une œuvre anticipatrice, très en avance sur son temps.

La confusion des lieux

… nombreux, successifs, insolites, inquiétants
- une gare, des couloirs, pour une poursuite ou une filature, puis le train, avec les traits perlant de sueur,
- home sweet home, pour une confrontation vide avec sa femme, les époux qui n’ont plus rien à se dire, avant la sonnerie intempestive du téléphone,
- un jeu de pistes : une imprimerie, un abattoir, un camion frigorifique, avec des têtes patibulaires (mais presque),
- une société à la vocation incertaine, des bureaux, individuels, puis collectifs, puis individuels
- un bloc opératoire et des chirurgiens en tenue opérationnelle,
- une villa en bord de mer, un atelier de peintre, un domestique,
- une plage, une femme sur la plage,
- une forêt, avec foule festive, grappes de raisin, cuves,
- une villa en bord de mer (bis)
- home sweet home (bis), pour un retour (très vain) sur le passé,
- une société (bis) à la vocation moins incertaine, des bureaux individuels et collectifs (bis), bien mieux définis,
- un bloc opératoire …

Et la confusion des genres

le thriller, avec une filature à distance, puis rapprochée, des visages inquiétants ou inquiets, un contact bref et tout aussi inquiétant, un mystère en marche,
- l’angoisse, le mystère précisément, épais, concrétisé aussi par la sueur qui perle sur le visage,
- le fantastique, quand les revenants s’en mêlent à leur tour, via le téléphone,
- l’au-delà de l’angoisse, avec la succession des lieux insolites et déprimants, presque labyrinthiques,
- jusqu’aux frontières de l’épouvante, sitôt qu’on pénètre dans la salle d’opération
- le mélodrame sentimental, presque basique, sur le décor le plus banal, celui de la plage romantique,
- mais surréaliste aussi, avec la bacchanale collective

Et on n’en est encore qu’à la moitié du film.

American way of life

Le pays de tous les possibles, où on peut approcher tous ses rêves, surtout en fait quand on a l’argent pour le faire – réussir sa vie toute sa vie, ou mieux, quand la réussite s’effrite, lorsque le couple se délite, quand la position sociale n’est plus que source d’angoisse, prendre le risque et réussir une nouvelle vie, avec une nouvelle identité, une nouvelle apparence, tout recommencer ; et la World Company est là pour vous aider, tout prévoir, tout inscrire dans les contrats, le prix évidemment, l’opération bien entendu, le nouveau cadre, le nouveau visage et les nouveaux compagnons, les rentes à vie pour l’épouse et la fille, oubli garanti, renaissance, épanouissement et conditions liées – on n’a rien sans rien.

Saul Bass, James Wong Howe, Jerry Goldsmith, Ferris Webster, le triomphe de l’expressionnisme

L’attaque sur le clavier, le générique a été confié au maître, Saul Bass : et c’est une séquence sidérante sur un visage malaxé, déformé, une anamorphose terrifiante, un temps prolongé de panique totale et presque abstraite, la traduction de la plus malléable des réalités, mais pas forcément dans la joie. Pour traduire son ambition immense et sa radicalité, John Frankenheimer s’est entouré de très grands techniciens. James Wong Howe, grand maître du noir et blanc, propose une image très contrastée, multiplie les gros plans déformés, saisis à la très courte focale, les plans débullés qui s’enchaînent de la façon la plus saccadée, sous le montage épileptique de Ferris Webster, portés (ballotés plutôt) par les compositions violentes, stridentes, dissonantes de Jerry Goldsmith. C’est bien la réalité qui est maltraitée, déformée, aux lisières du cauchemar. L’Opération diabolique est un grand film expressionniste.

Kafka

Celui de la Métamorphose, évidemment, et plus encore celui du Procès, quand le personnage qui ne contrôle plus rien, ne comprend plus rien, se trouve projeté d’espaces en espaces, toujours plus insolites, confrontés à des individus inconnus, aux faciès inquiétants, aux propos agressifs, ou à un mutisme encore plus agressif, dans une salle immense, remplie de bureaux et de personnages muets, immobiles derrière leurs bureaux …

The Truman Show

Le pacte ouvre toutes les portes du paradis et du rêve – mais sous condition. Les nouveaux hôtes, les anges de ce paradis-là, à commencer par la femme, la rencontre magique sous le soleil de Malibu, ne seront en réalité que des employés de la World Company, tous sous contrôle – et pour le contrôler. Le rêve est beau comme un programme de télé réalité et les producteurs tirent toutes les ficelles.

1984

Big Brother vous regarde, évidemment – anonyme sans doute, mais avec des identités incarnées et hiérarchisées, avec au sommet visible de la pyramide un petit vieillard (qui apparaît progressivement dans la profondeur du champ avant de l’envahir, sous la caméra de James Wong Howe), bienveillant et peu à peu bien plus inquiétant que bienveillant. Et il y a toujours une délégation pour une surveillance, un contrôle permanents ; un domestique peu disert, mais toujours présent dans le champ, et là on penche plutôt vers The Servant

Chirurgie

Avec l’opération, le film, qui démarrait effectivement du côté du thriller et du mystère, fait effectivement référence aux classiques du cinéma d’épouvante, de Frankenstein et sa créature, avec ses déclinaisons plus actuelles et souvent originales sur la création d’une nouvelle identité, des Yeux sans visage au très récent Get out. Mais ici la déclinaison est sensiblement différente – si le cadre est effectivement inquiétant, l’opération est volontaire, positive, bénéfique et réussie comme un miracle de chirurgie esthétique.

Cela dit, rien n’exclut la possibilité d’une seconde opération.

Bacchanale

On est en 1966. Frankenheimer nous offre une orgie collective, longue, délirante, passant du grotesque achevé à la folie.

C’est toute la contreculture hippie qui est ainsi ridiculisée – et l’affaire culmine lorsque une partie des participants, totalement nus, se retrouvent agglutinés à fouler aux pieds des grappes de raisin dans une vaste cuve en plein air pendant que la foule, tout aussi dénudée, se lance dans une danse ininterrompue.

On est en 1966 –et John Frankenheimer a déjà soldé l’affaire avant la communauté d’Easy Rider et son évasion à l’acide, bien avant qu’Antonioni n’en assure la promotion dans l’orgie fantasmée de Zabriskie Point ou que Makavejev n’en offre dans Sweet movie une version assez peu ragoûtante avec la thérapie collective et régressive d’Otto Muehl et de sa secte.

On peut aussi se demander quel est vraiment le lien entre cette longue séquence et l’ensemble du film. Mais le lien est évident. La bacchanale renvoie en réalité à un rituel très fort, présent dans toutes les traditions – des rites d’Eleusis à ceux de la villa des Mystères à Pompéi, de Don Quichotte et Rabelais à toutes les déclinaisons du carnaval. On fête, et le vin joue alors un rôle essentiel, la fin du vieux monde, la mort du vieil hiver et la renaissance du monde avec la sève printanière. C’est ce que revendiquent d’ailleurs les participants à cette bacchanale collective.

Mais à cette heure, la tradition est morte – et cette ultime résurgence n’est plus que ridicule. Et inquiétante. Et c’est l’instant où le personnage va prendre conscience du caractère dérisoire de sa nouvelle existence. La bacchanale est le sommet du film, on n’ira pas plus haut, son acmé.

Faust

Le contrat dûment signé avec la World Company a tout du pacte (et du pacte sacré en mode contemporain). Le signataire gagne la beauté, la jeunesse, la réalisation de tous ses rêves, l’éternité (peut-être) en échange de son âme, de son identité, de son argent (certes) et de son immersion absolue et réussie dans sa nouvelle vie. Tout est prévu dans le contrat, même l’éventualité de l’échec. Le film propose une nouvelle déclinaison du mythe de Faust – et l’opération est effectivement diabolique.

La méthode employée pour convaincre, avec un chantage imparablement mis en scène, n’en est pas moins inquiétante – même si le héros, à l’évidence, n’avait pas besoin de cette menace supplémentaire pour être convaincu de la vacuité de son existence et de sa volonté de s’engager dans le pacte faustien.

American way of life (2)

On a compris – l’American dream est salement mis à mal. Le paradis clé en mains a tout du mirage et du toc – on ne peut y trouver, à nouveau, que conformisme, superficialité et contrainte. Et tout est prévu : l’individu et son épanouissement importent peu, chacun doit être aisément remplaçable (à la façon des modèles déficients et retirés de la vente) et immédiatement recyclable. On n’a pas affaire à des philantropes et tout est prévu dans le contrat, même la rentabilisation de l’échec.

L’herbe rouge

Ce sera la référence la plus inattendue et la seule qui soit en fait antérieure au film de John Frankenheimer. L’Herbe rouge est l’avant-dernier roman de Boris Vian, son œuvre la plus noire et sans doute la meilleure. Et pas forcément si loin des thématiques ouvertes das l’Opération diabolique : l’histoire d’un individu fatigué, las de son existence, de son couple, de sa fonction, qui décide de tout reprendre à zéro, d’éliminer son passé, de le gommer grâce à plusieurs séjours à l’intérieur d’une machine à remonter le temps – dans laquelle chaque passage permettra de gommer un pan de son passé. Et cela fonctionne dans des chapitres saisissants.

Il y a un autre point commun avec le film, plus anecdotique : à chaque passage, le héros est accueilli par un petit vieillard plus ou moins avenant. Et à la fin

L’Opération diabolique est sans doute plus que tout cela et plus qu’une dénonciation radicale du rêve américain et de ses illusions. Avant de retourner dans les locaux de la grande entreprise, de retrouver les responsables de la société anonyme et du pacte, le héros (parfaitement interprété par Rock Hudson, très convaincant dans un emploi très inhabituel) éprouve le besoin de retourner dans son passé, d’en retrouver les traces, maison, épouse et d’admettre une fois pour toutes : sa vie présente est vide, mais sa vie précédente, réelle, était tout aussi vide et nulle.

La fin dès lors est écrite : violente, atroce, surprenante aussi mais pas forcément plus terrible que ce constat désespéré.

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