Fragments d'une révolution.

Avis sur Out 1 : Noli me tangere

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C'est difficile de parler de ce fameux film, peut-être le plus secret, le plus étrange, le plus expérimental de cet immense cinéaste qu'est Jacques Rivette. C'est difficile, même, d'en retirer quelque chose de concret. Difficile, d'abord, de dire de quoi il parle, comment il en parle. Difficile de le juger d'un point de vue esthétique. Difficile de le décrypter, tellement il fait le sel du monde. C'est un film de son époque, qui en brasse les mutations, les frustrations, et surtout les secrets. Il serait facile de dire que Rivette se fout de nous. Car s'il est évasif, il n'est jamais vain. Car s'il tâtonne, il sait ce qu'il recherche : de la durée, des acteurs, mais aussi quelque chose de l'état du monde.

Mai 68 est passé par là, la révolution a échoué, les hommes se sont dispersés. Au détour de discussions étranges, des acteurs qui semblent bien se connaître mais ne plus se voir que très peu parlent d’événements qui se sont passés « il y a deux ans ». D'un certain Pierre, gourou mystérieux, d'un certain Igor, qui a disparu. Et puis, il y a ce livre : « L'histoire des Treize » de Balzac, et toutes ces références à un « groupe », « une secte », « une société secrète » dans lequel certains semblent avoir appartenu, toujours appartenir, ou en chercher l'existence. Le film commence doucement, sur un son de tambour : on suit deux troupes de théâtre, probablement rivales, qui travaillent sur des textes d'Eschyle.
Au début, c'est dur. Il y a des scènes étranges, qui durent, qui s'étendent jusqu'au malaise. Des corps qui pleurent, qui crachent, qui aboient, qui mordent, qui testent leurs limites. On est dans une atmosphère étrange. Sur les personnages, il y a un fantôme qui plane doucement. Le film possède le silence solennel d'une cathédrale et la fragilité d'un château de cartes. Monumental et fragile. Il pourrait s'écraser à tout moment. Mais Rivette, par l'immense liberté qu'il offre à ses acteurs, le prolonge. Out 1 n'a pas d'autres sujets que sa durée, et comment l'acteur s'ancre dans cette durée. Le film, par son étirement, donne à voir l'éventail du jeu d'acteur refoulé à la plus complète nudité : pas de scénario, juste une caméra qui tourne et n'en finit plus de tourner, et des corps-acteurs forcés d'évoluer dans le plan. Certains font quelque chose, d'autres ne font rien, et c'est d'une intensité inouïe. C'est un film sur l'acteur, sur ses crispations, ses libérations, ses convulsions parfois. Ces heures qui défilent vont de plus en plus vers une sidération possible, une magie qui prend du temps pour exister, doit percer le réel et l’amener autre part. En ce sens que Rivette est le cinéaste le plus balzacien qui soit, au sens le plus secret de Balzac, pour qui le réalisme est une clé vers le fantastique, la monstruosité, le mystère.

Quand on l'entend parler du film, on pourrait croire que rien dans ce projet n'a véritablement motivé Jacques Rivette. C'était l'occasion de lier des acteurs, de tester la durée, de s'amuser un peu avec une caméra. « Quelques jours avant le tournage, j'ai imaginé l'histoire de cette société secrète comme un fil rouge, un petit gimmick pour donner du sens » dira t-il. C'est tout ? Sans doute, et c'est peut-être ce qui rend Out 1 si incroyable : toute sa richesse intellectuelle et artistique et due au hasard, aux accidents de la vie. Sur la plateau, les acteurs savaient s'ils faisaient partie des Treize ou pas, et Rivette les laisser jouer, s'effaçant derrière la caméra. C'est un geste politique, furieusement moderne, furieusement insolent. Moderne parce qu'il est ludique. Insolent parce qu'il se fout de l'intention. Ce n'est pas « In », mais c'est « Out ». Le film est extérieur à quelque chose. Il est extérieur au marasme de son époque, et donc plus amène de le comprendre. Il ne fait que poser une caméra sur des acteurs et regarder les mystères et les bizarreries qui en ressortent.

Et c'est ainsi que, parce qu'il est bâtie sur du hasard, parce que son sang, c'est celui de la vie ; il arrive à saisir ce qui, deux ans plus tôt, s'est cassé. Il le fait entre les images, jamais frontalement. Jamais le terme « Mai 68 » ne sera énoncé. Pourtant, le film ne parle que de ça. Il en reprend la sensation d'inabouti, la tentative arrêtée de liberté, les désillusions, les frustrations. La société a changé son regard, mais reste endormie. Les artistes sont toujours des marginaux. Ils complotent, dans l'ombre d'un théâtre, rejouent des pièces antiques pour trouver du sens. Prométhée est devenue une diva capricieuse, a perdu son feu sacré. Dans les rues de Paris, des marginaux errent, sans but. L'un s'invente en sourd-muet et joue de l'harmonica aux cafés pour avoir quelque sous, l'autre s'ennuie, vole, s'invente en détective. Ils vivent en poésie, sont le symbole de l'état du monde : ils se débattent dans leur solitude et cherchent à atteindre les autres comme ils le peuvent. La recherche de l'existence de cette société secrète devient leur seule raison d'être – et le souhait d'intervenir dans un cercle régit uniquement par autrui, comme la promesse de donner un sens et une lutte à leurs errances adolescentes.

Au fond, c'est peut-être ça, le but de la société secrète qui se dessine au fil du film : saisir toutes ces trajectoires solitaires et les relier. Dans les exercices qu'il propose au théâtre, Thomas, un membre de la société, insiste sur l'idée « d'unité » du corps, d'unité avec les autres. Quand on improvise, il faut s'écouter. Quand quelqu'un propose, il faut accepter. Par le jeu du miroir par exemple, on essaie de retrouver un corps au monde décharné. En se libérant de nos infirmités (c'est le tout premier exercice qui est fait par la troupe de Thomas) on avance sur le chemin de l'unité. Par cette idée, théorique, intellectuelle, artistique, on s'érige contre le pouvoir. Par cette volonté de se retrouver dans l'espace, ensemble, on se révolte. Pendant treize heures de cette histoire des Treize, Rivette arrache quelques fragments d'une révolution gâchée – et interroge la collectivité. Tous ces astres, il essaie de les relier, mais c'est un échec. Chacun reste dans sa solitude. Le jeune qui jouait de l'harmonica, par sa poésie, aurait pu devenir un des membres, mais il n'en trouvera pas la clé. Le théâtre, lieu de retrouvailles et d'échanges, est délaissé, et le dénouement a lieu dans un château de fantômes où l'artiste, sans réponses, devient fou, et où autrui devient définitivement inquiétant – voire cette scène, interminable, où Sarah, ou le fantôme de Sarah, harcèle Bulle Ogier de questions. Le regard de Bernadette Lafont est absolument terrifiant. On sent qu'elle veut lui faire peur, lui faire regretter ses choix. Ici, c'est l'échec d'une action collective qui se dessine. Chacun s'est perdu dans ses conceptions, certains ont douté de Pierre, d'autres non, tous ont mené leur vie et ont épousé d'autres trajectoires. Plus que la disparition d'un groupe, Rivette montre sa lente dispersion : les idées restent, mais les corps s'enfuient et donc ne les incarne plus.

Quelque part, c'est d'une tristesse absolue : le sentiment d'aléatoire, si excitant et ludique, empêche quelque chose de plus grand de se reformer. C'est comme si, mai 68 passé et ce bref temps d'union, les hommes étaient condamnés à être seuls. Comme si leurs errances devaient rester vaines et solitaires. En filigrane de leurs trajectoires, il y a ce destin (concept typiquement balzacien) qui ressemble à la main du pouvoir. On voudrait se retrouver à nouveau, mais quelque chose nous en empêche et essaie de nous faire taire. C'est le plus grand secret du film, qui renvoie la révolution à des fragments : le secret du genre humain. Les hommes sont des héros qui s'ignorent, qui portent en eux une révolte qui n'aboutira plus jamais que dans le secret. Rivette fait de Mai 68 une révolution secrète. Il n'en parle jamais. C'est comme si elle n'avait jamais existé, et pourtant elle est là. Par ce parti pris, il donne la clé de son cinéma : un cinéma de révolte en sourdine. Avant Out 1, Rivette aussi appartenait à une société d'artistes, qui inventait la modernité et se battait contre la poussière et l'endormissement. Ça s’appelait la Nouvelle Vague, c'était aussi une troupe, ils étaient furieusement intelligents, furieusement révoltés, et plus secrets, plus solitaires que nous le pensions. Out 1 raconte un peu cette histoire : celle d'un groupe qui par le prisme de l'Art essaie encore, après toutes ces révolutions manquées, de percer le secret des hommes.

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