La maison fait le moine...

Avis sur Parasite

Avatar Anne Schneider
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La septième réalisation du monumental Bong Joon Ho est fréquemment présentée comme une critique acerbe des inégalités qui minent la société coréenne. La lutte, d’abord larvée et de plus en plus patente, qui oppose deux familles aux extrêmes de l’échelle sociale semble étayer cette vision. En effet, un couple et ses deux grands enfants, survivant pauvrement, vont s’infiltrer de manière de plus en plus offensive chez une riche famille possédante, demeurant dans une somptueuse maison d’architecte. Les « parasites » sont donc, en apparence, clairement désignés. Mais si la Corée du Sud était seule concernée par le tableau sociétal qui se découpe ici, le film n’aurait pas eu ce retentissement, ni cette Palme d’Or 2019 tellement méritée.

Par sa puissante maîtrise et l’exceptionnelle équipe technique dont il a su s’entourer, le maître coréen signe véritablement une œuvre d’art totale : les dialogues, virtuoses, et dépassant tout particularisme culturel, parviennent tout à la fois à enchanter par leur esprit, ravir par leur humour, et glacer d’effroi, bien souvent, soit par la sourde menace dont ils sont porteurs, soit par la candide naïveté qui semble tendre la gorge au couteau. Les plans, magnifiquement composés par Hong Kyung Pyo, captent l’œil comme des tableaux, qu’ils embrassent le luxe ou la déréliction. L’intrigue à coulisses tient le spectateur rivé à sa progression, appréhendant l’inattendu tout autant que les personnages happés par ce maelström. La très belle musique de Jung Jae Il, incroyablement tonique, volontiers festive et d’inspiration baroque, alors même que le film se précipite vers le drame, achève tout à la fois de renverser les frontières et de créer la sensation d’une course que rien ne pourra freiner.

Bong Joon Ho a revendiqué hautement les influences de Chabrol et de Clouzot, et l’on songe assurément à « La Cérémonie » (1995), du premier, qui mettait également en scène un dérapage, engendré par une infiltration du même ordre. Mais le rôle accordé aux lieux mêmes était alors moins développé, alors que c’est ici l’une des thématiques saisissantes, explorée à travers les tableaux des deux familles : la tribu modeste de Ki-taek (magnifique Song Kang Ho, confondant de duplicité) et l’élite incarnée par les Park, porteurs d’un patronyme qui les ancre dans un lieu, où ils semblent appelés à stationner définitivement. Chacun de ces groupes sociaux, dépeint dans son environnement, adopte le langage, le ton, la diction, le placement de voix, mais aussi la gestuelle, le maintien, l’habillement qui siéent à l’espace dans lequel il évolue au quotidien. Le poids attaché à l’espace se fera particulièrement sensible lorsque la famille de Ki-taek, comme métamorphosée par l’influence exercée par le lieu, modifiera chacun des aspects précédemment listés, quand elle se transplantera dans la maison des nantis ; en sens inverse, la gouvernante congédiée, alors qu’elle était d’abord apparue comme aussi stylée que sa patronne, prend les allures d’une sorcière de conte, suite à son bannissement.

Alors que le groupe des privilégiés arbore constamment le même maintien, c’est donc la cellule en état d’insatisfaction et d’instabilité qui va se révéler prodigieusement double, dans sa recherche d’une transformation et d’une échappée à sa condition première. Hommage à l’incroyable plasticité humaine, à son inventivité, à l’art du masque, hommage que le réalisateur va pousser jusqu’au clin d’œil au jeu d’acteur, puisqu’il montrera le plébéien Ki-taek en train de répéter son rôle de chauffeur raffiné, sous les conseils intraitables de son arnaqueur de fils.

Cette virtuosité du groupe social initialement regardé comme inférieur et intrus provoquera un pivotement du titre : au bout du compte, qui sont les « parasites » ? Puisque les manières aristocratiques ne sont plus réservées au groupe dominant, n’est-ce pas celui-ci qui est le parasite de l’autre, dévoilant sa grossièreté animale dans la manière dont il s’autorise à le flairer et à le mépriser, ne devant sa mise à l’abri qu’à la position imméritée qu’il occupe dans l’espace, en hauteur et donc hors-d’eau, pendant que les subalternes se voient submergés par l’écoulement des eaux de pluie et les égoûts qu’elles font déborder ? La fange qui les noie ne provient-elle pas d’en-haut ?

Très subtilement, toutefois, Bong Joon Ho ne fige pas là le message social, puisque les humbles ne se voient pas non plus panthéonisés. Implacablement, il montre sans ambiguïté combien ceux-ci seront prêts à se dévorer entre eux, chacun cherchant à se retrouver sur la marche supérieure à l’autre et ne caressant finalement que le rêve de devenir à son tour un nouvel oppresseur...

Un constat d’une noirceur parfaite, où le seul qui tire finalement profit de cet état de fait est celui qui le dépeint, avec un éclat si incontestable...

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