"Money is an iron. Those creases all get smoothed out."

Avis sur Parasite

Avatar colormeblue
Critique publiée par le

A l'heure où je poste ma critique, les Oscars ont déjà décerné deux des plus grandes distinctions - Meilleur film et Meilleur réalisateur (ainsi que Meilleur Film Etranger et Meilleur Scénario Original) au candidat le plus méritant à la course aux statuettes. Je me rallierai à la majorité en vous confirmant que Parasite est assurément l'une des plus belles réussites de 2019, et le film qui méritait, en plus de la Palme d'Or il y a quelque mois, d'obtenir LA récompense ultime. Difficile de faire dans l'originalité après la multitude de critiques pertinentes à son sujet, mais je vais essayer de faire de mon mieux. Parasite, c'est d'abord une fantastique réalisation, millimétrée, réglée comme du papier à musique. Un exemple, une leçon de cinéma. Une des scènes les plus discutée- celle du complot de la pêche - en est l'une des démonstrations les plus significatives. C'est un petit bijou de 7 minutes, où la tension ne faiblit jamais, malgré un enjeu qui au premier abord semble manquer d'envergure, un magnifique travail sur les parallèles, le symbolisme. Ce symbolisme, ce sens de la métaphore dont Bong Joon-Ho se moque à travers son personnage, infiltre tout le film et le complexifie. Il ne serait pas intéressant de dresser un catalogue exhaustif de tous les détails porteurs de sens dans le film, mais mentionnons tout de même ce magnifique travail fait sur l'architecture, sa mise en image et sa cohérence avec le propos. Il est beaucoup question de verticalité dans Parasite, beaucoup moins d'horizontalité. En effet, La scène d'ouverture nous présente la famille Kim par le bias d'un mouvement descendant. Pas besoin de nous en dire beaucoup plus, ce simple procédé technique nous fait comprendre que les Kim viennent d'en bas, les rebuts qu'on cache et qu'on refuse de voir, la couche qui se terre et se fait littéralement enfumer comme des cafards par les camions lâchant des gaz toxiques dans leur direction (le motif de l'insecte est d'ailleurs repris ensuite dans le film, j'en parlerai). Les Park, eux, habitent dans les hauteurs. Sur le plan géographique - et symbolique - ils dominent déjà. Pour arriver à leur niveau, Ki-Woo, puis le reste de sa famille, doivent trimer, gravir la pente, c'est en tout cas ce que leur dit la société. Si vous êtes pauvres, c'est de votre faute, faites un peu d'efforts et la montagne vous paraîtra moins inacessible. C'est évidemment une illusion. Les rapports entre les deux familles sont eux aussi, parfaitement verticaux, hiérarchiques et sous le miel des politesses et des faux-semblants, on sent bien qu'une classe domine l'autre. Et c'est justement cette verticalité que les Kim vont essayer d'inverser, manipulant les Park, prenant leur place pendant un voyage qui malheureusement pour eux, va vite tourner court. Des films sur la lutte des classes, on a eu déjà beaucoup, mais je trouve que Parasite a une manière de la traiter très parlante, et brillante en tous points. Cette verticalité, littérale comme figurée, ne sera jamais aussi cruelle que pendant l'épisode de l'inondation. Les Park, vivant dans les plus hautes sphères de la ville - encore une fois, sur les deux plans - en entendront parler mais n'en seront pas touchés, pire même, ils en ricaneront, comme les nantis gloussent des problèmes des prolos, ravis de ne pas connaître ce que l'immense majorité des citoyens les entourant subit. Les Kim, eux, verront leur maison ravagée, leurs souvenirs détruits, leurs derniers restes de possessions engloutis. C'est une séquence qui m'a saisie à la gorge, je n'ai pas pu retenir mes larmes. C'est d'une violence si réelle et si brute qu'il est impossible de ne pas la ressentir, et même si c'est douloureux, c'est beau, quand le cinéma produit cela chez vous. Je me suis toujours dit que si j'avais le choix, je préférerai perdre mes affaires, ma maison, dans le feu plutôt que dans l'eau. Je trouve que ça a quelque chose d'encore plus dégradant, d'encore plus déchirant, et cela depuis toujours. Et cette réplique, cette simple réplique qui veut tout dire du mépris des riches à l'égard des pauvres me reste encore en tête. Les dialogues sont écrits à merveille, c'est un trésor de finesse scénaristique. Je suis très admirative de la manière dont le réalisateur parvient à distiller plusieurs éléments et à leur donner toute leur importance au cours du film. C'est par exemple ce caillou porte-bonheur, que Ki-Woo traîne avec lui pendant tout le film et qui semble très rapidement acquérir le rôle d'un talisman, la certitude que cette amulette les protégera du mauvais sort, ce qui pour eux, équivaut à la découverte de leur mascarade. Un caillou tout bête qui prendra toute son importance au moment de la fameuse inondation, lorsque on se rend compte que ce dernier est faux (et c'est pour ça qu'il n'a pas blessé Ki-Taek), flottant alors qu'il devrait couler dans les eaux, montrant bien que les rêves d'ascension sociale promis sont eux aussi de ravissants mensonges. C'est le cafard, qu'on voit au début du film dans l'appartement des Kim, dont on va ensuite se servir pour définir le père de famille, et par extension, l'intégralité des Kim qui "parasitent" les Park en tirant parti de leur naïveté et de leurs biens en leur absence. Ce sont aussi la gouvernante et son mari surtout, qui squatte les tréfonds (le bas de la maison, on retrouve bien l'idée de verticalité et de dissimulation qui va avec) et les ressources du foyer, comme le père Kim le fera plus tard. En apparence, la métaphore de l'insecte s'arrête là. Mais en vérité, Bong Joo-Ho nous fait comprendre que les Park sont sans doute les parasites les plus dangereux du lot, se servant éhontément des petites gens moins fortunées pour satisfaire leurs besoins et rendre leurs vies plus douces, mangeant sur le dos en profitant de leur besoin d'argent, de leur force de travail. La manipulation des Kim n'est-t-elle pas une simple réponse, une revanche face au "parasitage" permanent que font subir les plus riches aux classes moins aisées? Certains diront que la question reste ouverte, pour moi, la réponse est toute trouvée, et en accord parfaitement avec ces dires:

"parasite, on a literal level, is a movie about how a poor family
slowly infiltrates the home of a wealthy family and takes over their
residence. on a symbolic, allegorical level, it’s about how the
wealthy are society’s parasites because they hoard wealth and
resources, guard them selfishly, and leech from the working class.
also water is a metaphor for how the consequences of climate change
disproportionately affect the lives of the poor and disenfranchised
and only manifests as a minor inconvenience for the rich. also the
whole city is designed to physically mirror class stratification, with
the wealthy family living on elevated ground while the poor family
lives halfway underground

Il y aussi tous ces petits détails (la coffee cup tremblant dans la voiture et obligeant à Ki-Taek à ralentir, pour accomoder son patron, montrant bien qu'en tant qu'employés, ils doivent se plier à tous les désirs des Park et ne pas protester, ne pas les froisser, les trouvailles visuelles (les multiples split screens naturels montrant la séparation entre les classes), les effets de boucles cyniques (le plan de la fin est le même que celui du début, des chaussettes qui pendent. La saison a changé mais c'est bien la seule chose), des parallèles (le ketchup sur une assiette qui deux minutes plus tard devient du sang dans un mouchoir) qui font de Parasite un diamant de réalisation. Les accélérés sont nombreux mais on n'en s'en plaint pas, c'est de la dentelle, c'est d'une maîtrise qui estomaque. On en parlait avec ma soeur (dans le milieu du cinéma, donc pour le coup elle s'y connaît mieux que moi) et on était d'accord sur ce point, nous n'avions jamais vu une gestion du rythme comme dans Parasite, il n'y a rien à retirer, chaque scène a son importance, il y a une fluidité et une cohérence entre elles qui forcent l'admiration. Dès qu'une séquence se termine, on a hâte de voir la prochaine, en tant que spectatrice j'ai véritablement été suspendue au propos, que je trouve d'une actualité et d'une maturité rare, mais aussi à la forme, qui impressionne de professionalisme et de contrôle. Certains l'ont trouvée trop froide, trop parfaite, moi je l'ai trouvée simplement trouvé ejuste. La tension est admirablement gérée, on passe du rire aux larmes avec des séquences qui un instant ont l'air cocasses (les Kim se dépêchant pour tout ranger quand les Park reviennent, les ébats entre les époux Park pendant que les Kim sont cachés sous la table) mais sont en fait diablement cruelles. C'est drôle par moment, on prend un malin plaisir à voir la famille Park se faire embobiner avant de se prendre une grande claque dans la gueule devant la violence de ce que ces passages représentent.

Horreur, comédie satirique, vaudeville, pamphlet politique...tout y est dans Parasite, avec ce mélange des genre propre au cinéma coréenne et que nous, occidentaux, nous acharnons à essayer de recréer dans jamais y arriver avec la même maestria. Personnellement, j'étais déjà au courant du twist (l'existence du sous-sol et d'un habitant à l'intérieur) mais ça ne m'a pas empêchée de tomber des nues, tant j'étais prise dans le film, son propos, ses machinations. La première partie est excellente, avec le piège qui se met en place, c'est perfide mais jouissif et on ne peut qu'applaudir, même si moralement cela pose question, en voyant quels trésors de ruse déploient les Kim pour arriver à leurs fins. Voilà, ça vous apprendra à dire que les pauvres n'ont pas le sens de la débrouille. Voir avec quelle facilité cette caste qui se sent supérieure peut se faire dépasser par la subtilité et l'intelligence dont elle pensait avoir l'exclusivité est délicieux. Car oui, s'il a y bien quelque chose qu'on ne peut pas acheter, c'est ça. Après cette partie savoureusement méchante (et tranchante quand il le faut!), c'est la grande dégringolade, avec l'arrivée de l'ancienne gouvernante, qui représente LE tournant du film. A partir de ce moment-là, le grotesque et le scabreux se retrouvent pour nous offrir des scènes d'anthologie. On aimerait rire de l'absurdité de la situation (une simple vidéo des Kim se cassant la gueule dans un escalier devient moyen de faire chanter), mais on ne peut pas, et si on rit, on rit jaune. On rit jaune parce qu'il n'y aucune solidarité entre ces deux familles opprimées, juste une querelle à mort pour récupérer les miettes d'un statut plus qu'avilissant, c'est-à-dire esclave des Park, de leurs caprices, sans espoir d'arriver un jour à leur niveau. Car si les Kim pensent un temps avoir le dessus, le retour à la réalité est brutal et sans pitié. Vous pouvez prétendre autant que vous voulez, vous n'êtes pas eux. Vous pouvez vivre dans leur maison, partager leur air et même leur intimité (c'est le cas du fils Kim qui s'entiche de la fille Park), vous donner l'illusion d'une égalité entre vous, le déterminisme est là, et il vous tient prisonnier. Une constatation on ne peut plus pessimiste mais parfaitement en phase avec cette Corée qui chaque jour se fracture davantage. Et puis il y a cette odeur, cette odeur qui ne vous quitte pas, vous identifie. C'est tout bête, mais c'est d'une intelligence et d'une méchanceté folle. Au moment où l'on entend le maître de maison l'évoquer et se plaindre que celle-ci "dépasse les lignes" (contrairement aux employés de la maison, qui eux, resteront toujours de l'autre côté, la barrière de l'argent les excluant), notre coeur se serre, on a physiquement mal à la poitrine, on comprend la détresse de, Ki-Taek, les regards compatissants de sa famille, on a envie de pleurer devant de condescendance et de cruauté. Cruauté et déconnexion totale de ces riches qui sifflent Mme Kim pour qu'elle leur fasse à manger, gobent les mensonges d'une adolescente sous prétexte qu'elle vient d'une école prestigieuse, prennent leur fils pour un génie et n'accordent aucun intérêt à leur unique fille. Déconnexion du père, qui n'est jamais là et qui se croit pourtant maître des lieux, donnant des ordres, traînant son air suffisant et ses beaux costumes dans les pièces d'une maison sans âme, malgré sa beauté. Les espaces sont vides, comme les coeurs de ces riches qui en plus d'exploiter les Kim, veulent faire d'eux des petits singes de foire et des amuseurs devant leurs amis millionnaires qui s'esclafferont qu'on se rabaisse à un tel niveau. Il n'y a pas d'amour entre les parents et les enfants chez les Park, pourtant on en trouve à revendre chez les Kim.

Alors oui, on peut trouver cela manichéen, mais personnellement, cela m'a beaucoup parlé. J'ai fréquenté des personnes comme les Park, je connais assez les différentes formes de leur mépris - enrobé de sirop, direct, pernicieux ou fièrement assumé - pour vous dire que le portrait est fidèle. Pourtant, on n'arrive pas totalement à les détester, du moins pas les enfants, qui ne connaissent pas, ne savent pas parce qu'ils n'ont jamais vu autre chose. C'est de l'ignorance, une simple méconnaissance de l'autre. Mais hélas, cette ignorance se transforme souvent à l'âge adulte, en véritable idéologie et conviction. Je remercie Parasite d'avoir parlé de cette aliénation, d'avoir utilisé le personnage qui est à priori celui qui devrait le plus détester les Park (il vit caché dans leur maison, à la merci de ce qu'ils pourraient bien lui donner) et ce qu'ils représentent pour formuler cette propagande dont on nous abreuve quotidiennement et pas qu'en Corée. A force d'entendre que la méritocratie, ça fonctionne vraiment, que l'égalité des chances est acquise et qu'avec un peu de bonne volonté, on arrive à tout, pas étonnant que ce personnage en vienne à remercier les responsables de sa chute. C'est Monsieur Park, mais aussi les dirigeants en général, à qui il accorde sa confiance sans se rendre compte qu'ils sont la raison de sa déchéance. J'ai trouvé cela très poignant, triste à en crever mais réel. La manière dont la société entretient ces conflits qui n'ont pas lieu d'être (pauvres contre un peu moins pauvres) plutôt que de pointer du doigt les véritables coupables. C'est une vérité crue, mais c'est une vérité, et sans doute une des raisons pourquoi Parasite résonne tant en nous. Je n'en connais pas tant, des films qui décrivent ce procédé avec une telle justesse, une telle évidence. Alors oui, on rit pendant ce film. On rit en entendant la petite chansonnette de Ki-Woo et sa soeur, on rit de la facilité avec laquelle les Kim font tomber les Park dans leur piège, on pourrait presque rire de la chute dantesque et totalement what the fuck de la gouvernante dans l'escalier, presque rire de l'imitation de Kim Jong-Un par la gouvernante tandis qu'elle intime à la famille Kim de rester dans la même position idiote, se dire que cette dimension secrète de la maison et ses interminables couloirs ne sont quand même pas très crédibles. Mais on ne rit pas, on ne trouve pas ça si ridicule, parce que le réalisateur sait si bien allier humour et désespoir qu'on ne sait jamais vraiment sur quel pied danser. Parasite est divertissant pour sûr, mais il n'est pas que ça. Comme la maison des Park, le film est à étages, les interprétations multiples, les lectures infinies, et c'est cette complexité, humble, sans prétention qui fait de cette production un petit chef d'oeuvre. Je suis sûre qu'à la fin de cette critique, je n'aurais pas couvert les trois quarts de ce à quoi le film m'a fait réfléchir. Beaucoup de sujets sont abordés en même temps, la question environnementale, la lutte des classes, le capitalisme...et je ne sais comment, Bong Jong-Hoee réussit l'exploit de leur donner à tous une profondeur, une épaisseur qui ne cesse d'augmenter à chaque visionnage. En revoyant certaines scènes, je me suis rendue compte que les lumières du salon s'éteignaient à intervalles réguliers, que le personnage dessiné sur les barbouillages du petit/le monstre entraperçu était en fait l'habitant du sous-sol...j'adore quand les films font ce genre de choses, quand ils vous préviennent, vous mettent la réponse devant les yeux, quand cela vous échappe et que vous finissez par y revenir, en vous disant que quand même, on vous a bien eu sur ce coup. L'usage du morse est également loin d'être anodin, avec l'emploi d'un langage que ni ses semblables (les Kim), ni ses oppresseurs (les Park) ne semblent comprendre. C'est le portrait d'une classe qui ne sait plus ou pas s'écouter, parce qu'on veut l'en empêcher et la convaincre qu'elle se trompe d'ennemi. Parasite est un film extrêmement riche, dans son message comme dans son visuel. Le voir récompensé par les Oscars (même si j'en suis ravie) a quelque chose de parfaitement ironique, les juges bien protégés dans leur tour d'ivoire qui ont décidé de sa victoire étant justement ceux auxquels le film s'attaque. On se dit que Bong Joon-Ho a visé en plein dans le mille, en évoquant ce manque de compassion et de reconnaissance de l'autre, il n'y a qu'à voir comment les stars multimillionnaires y réagissent sans un instant se remettre en question. Il n'y avait pas plus belle démonstration de l'hypocrisie sur laquelle le réalisateur veut lever le voile.

Parasite est un grand film, d'un grand réalisateur, et je ne pourrais pas être plus heureuse que les deux aient été reconnus comme tels. En revanche, je regrette l'absence, incompréhensible, de ses acteurs aux nominations lors de cette même cérémonie des Oscars. Car c'est aussi de grandes performances d'acteurs qu'on nous propose ici. Song Kang-Ho est comme à son habitude phénomènal, avec cette palette d'émotions passant juste par les yeux qui n'appartient qu'à lui. La satisfaction, la détresse, la désillusion, la peine, la colère froide, la rage...tout cela prend vie dans ce regard, et l'on oublie qu'il s'agit d'un film. Lee Sun-Kyn fait exploser l'écran par son charisme dans le peu de temps lui étant imparti. Il est odieux, méprisant, détestable. Cho Yeo-Jeong, au chic et à la prestance incroyable, est elle aussi fabuleuse, fragile par moments, mais tellement sûre d'elle-même quant à sa conviction que ce monde lui appartient. Les interprètes de Da-Song et Da-Hye ont moins l'occasion de briller mais nous offrent tous les deux une performance très convaincante. Lee Jung-Un nous propose deux rôles en un, une simple coiffure, un simple apparat qui lorsque elle les délaisse, nous laisse voir toute l'étendue de sa tristesse et sa colère. Park Myoung-Hun, au jeu halluciné, met mal à l'aise, impose son mal-être, le pathétique de sa condition. Jang-Hye- Jin est délicieuse de détermination et de férocité, particulièrement dans cette scène où elle affirme que elle aussi, si elle était riche, serait plus gentille, faute d'avoir quelque chose envers lequel se révolter. Choi Woo-Sik et Park-so-Dam sont deux versants d'une même pièce, l'un lunaire, rêveur, l'autre plus terre-à-terre et pragmatique. L'un conserve sa candeur malgré sa connaissance du système et de ses rouages, il le manipule à sa façon mais ne commet pas l'affront de se croire calife à la place du calife. Sa soeur, elle, se baigne dans l'eau des Park et s'y sent à sa place. Elle paiera hélas cet hubris de sa vie, preuve que lorsque l'existence vous attribue une case, tenter d'en sortir est un parcours du combattant, quand ce n'est pas une impasse tout court. Ce qui m'amène à évoquer cette fin, peut-être mon seul bémol concernant Parasite. Pas encore bien au fait des habitudes filmiques coréennes, j'ai été un peu secouée par l'extravagance de la série de meurtres, encore une fois, c'est typique du mélange des genres dont raffole Bong Joon-Ho, mais j'ai trouvé pour le coup, la séquence un peu excessive. Elle est superbement filmée, comme le reste (j'avais oublié de mentionner les cours dans le sous-sol, elles sont tellement réussies! là pour le coup on voit vraiment l'influence du genre horrifique et du thriller) mais je l'ai trouvée un peu décevante, comparé au reste du film, malgré le climax autour de l'odeur, qui était très très bien pensé malgré tout. C'est un reproche que j'adresserai aussi à la fin, même si j'apprécie certaines de ses implications. Notamment que le rêve du fils soit de récupérer la maison, ce qui signifie trois choses 1) le rêve est le même qu'au début du film, ce qui montre bien l'inertie et l'impossibilité d'évolution quant à la classe sociale, c'est retour à la case départ, seulement le "parasite" du sous-sol a changé de visage 2) les Kim sont condamnés à vouloir récupérer, et donc encore une fois "parasiter" quelque chose qui ne leur appartient pas, ce n'est pas une autre maison, c'est celle des Park qu'il veut, montrant bien qu'il n'est pas non plus possible d'avoir des rêves à soi 3) la seule solution pour libérer le père se trouve, encore une fois, dans l'accumulation d'argent pour qu'il puisse sortir et se réveler au reste du mondre, en gros tant que t'as pas le bif, t'as pas le droit d'exister. Vous voyez, tout ça, je viens de le réaliser maintenant, preuve que ce film est inépuisable en matière de lectures. Alors me direz-vous, qu'est-ce qui te dérange avec cette fin? Simplement que j'attendais la claque émotionnelle que j'avais ressenti lors de l'inondation, et que je ne l'ai pas eue. Néanmoins, ça reste une fin tout à fait intéressante et fermant (ou plutôt relançant la machine) de manière très astucieuse. En arrivant à la fin de ce petit pavé, je me suis rendue compte que je n'avais pas non plus parlé du wifi (une autre forme de parasitage, mais numérique), de la décoration des intérieurs, de la réplique sur le plan et l'impossibilité d'en faire (car un autre des privilèges des riches, c'est de pouvoir prévoir) et tant d'autres détails ayant retenu mon attention, mais ça commence à faire long.

J'hésitais entre un 9 et un 10, réservant habituellement le 10 aux films me renversant complètement. Parasite ne m'a peut-être pas renversée, mais il m'a sacrément bousculée, et pour cela je lui ferai l'honneur d'un 10. Pour ses acteurs (méritant plus de reconnaissance), son réalisateur (qui en obtient enfin plus, ouvrez les yeux, ça fait vingt ans que le bonhomme nous offre des chefs d'oeuvre), sa réalisation sans fautes, son propos tranchant, sans excuses ni contournements. Un film courageux, qui mérite pour une fois toutes les célébrations qui lui sont adressées. Un film, enfin, qui s'intéresse aux égoûts et au dessous de l'eau claire, qui sous l'onde diaphane, cache, elle aussi, beaucoup de boue.

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