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Indépendamment de son sujet, on trouve derechef une similitude graphique entre "Parvana", "Brendan et le secret des Kells" et surtout "Le chant de la mer", deux films auxquels Nora Twomey a participé. On peut même aisément définir aujourd'hui les parties sur lesquelles elle s'est particulièrement investie à l'époque, et qui va devenir la Twomey's touch. Sans fioritures excessives ni effets spécieux trublions, mais s'appuyant sur sa culture protéiforme la réalisatrice a enfin pu exprimer tout son talent dans ce premier film assez dur, disons-le, somptueux à bien des égards et particulièrement sensible.

Kaboul, fin septembre 1996, après plus de 10 ans d'oppression soviétique, puis quelques autres de guerre civile, l'Afghanistan voit s'implanter le régime islamiste des talibans qui va s'avérer plus pénible et douloureux encore pour les populations. Ce petit pays a pourtant une histoire extraordinaire et a longtemps été une plate-forme cosmopolite de par sa position stratégique sur la route de la soie. Ce qui a fait sa force, mais également sa faiblesse. Très convoité par les pays limitrophes, voire occidentaux d'une part, mais surtout gangréné par une multitude de dissensions internes le pays n'a jamais su trouver un équilibre politique. Ce que nous montre Nora Twomey dans une formidable séquence historique pertinente et saisissante au niveau visuel.

Ce contexte replacé, l'histoire s'ouvre sur le parcours de l'effervescente Parvana, petite fille qui semble n'avoir peur de rien ni de personne. Protégée par son mentor et père, choyée par sa mère, elle évolue dans le noyau familial entre une grande sœur, un peu trop apprêtée à son goût et un petit frère qu'elle adore. Jusqu'au jour où le père, qui était un éminent scientifique avant les événements et devenu depuis écrivain public, se voit arrêté de manière arbitraire. Plus d'homme à la maison, il est interdit aux femmes de sortir seules. Parvana choisit alors le subterfuge du travestissement se grimant pour l'extérieur en garçon.

Adapté du roman éponyme de Deborah Ellis et croisé d'une fable symbolique en tout point, le scénario se veut suffisamment explicite sur le quotidien en état de guerre de cette petite fille sans forcément s'installer dans l'horreur permanente (comme semble le faire le roman). L'un des objectifs du film étant d'être pédagogique s'adressant d'abord à un jeune public, les auteurs ont privilégiés tous les aspects de la guerre et le régime de terreur imposé par les talibans (ville en ruine, précarité, insécurité d'une part, la condition de la femme, les contingences strictes de la vie sociale, la peur, la violence et l'avenir incertain d'autre part). Pour autant rien n'est édulcoré, tout s'affiche à l'écran dans l'action, mais aussi dans les décors, les réactions des individus ou de la grandiose bande originale qui alimente tensions et apaisement.

Ce même contraste que l'on retrouve à l'écran sur la palette de couleurs (éteintes et ternes sur la vie de tous les jours, bigarrées et luxuriantes quand il s'agit de suivre les péripéties de Souleymane), mais aussi dans chaque plan (là un champs de chars d'assauts calcinés, et là quelques fleurs versicolores aux pieds d'un immeuble, dans une rue… pour bien souligner que la nature comme la Paix finit toujours par reprendre se droits). Mais l'opposition la pus formelle est bien celle qui sépare l'enfant de l'adulte, ainsi la maison semble se replier sur elle-même et ses habitants, alors que lorsque Parvana part "en vadrouille" un vent de liberté semble écarter la réalité du conflit, des sévices jusqu'à un certain seuil où il faut aller puiser dans le fabuleux et l'onirisme et retrouver la voie du salut.

Se faire confronter ce qui vivent Parvana et sa famille aux histoires qu'elle raconte à son petit frère ou à elle-même renforce le dynamisme du film et complète harmonieusement le récit (ce qui était déjà très appréciable dans "Kubo et l'amure magique"). C'est habilement construit avec cette réalité et la fiction d'abord en parallèle, puis se croisant et enfin aboutissant en un même point vers un final prompt à vous terrasser d'émotion. Ces deux univers soulignent que le pays fut à une époque une terre affable et ouverte sur le monde, que la population vivait en parfaite entente réussissant une union contre les maux extérieurs, que la culture (à l'image d'Istambul) était de l'incroyable richesse des échanges séculaires venant de tous horizons.

Quant à la partie animation, on atteint très souvent des sommets d'excellences. Qu'elle soit hyper soignée, inventive, expressive dans le sillage de Parvana (la carte postale, la terreur dans la prison, la cachette, la lettre…) ou plus simpliste, voire enfantine mais formidablement vivante (on se réfère à l'animation tchèque ou russe de l'après guerre), rien n'est laissé au hasard, tout est dans la symbolique. A commencer par le cercle (rosace, assemblée des villageois, soleil, Souleymane en position fœtale après sa chute, tambour…). De manière sombre il pourrait ici s'interpréter comme l'éternel retour du mal sur le pays (guerre, occupation, assouvissement…). Mais son utilisation constante et positive le rapproche plus de l'exégèse de la parole dans son sens littéral, allégorique et mystique entre la langage, le conte et la foi. Mais aussi dans le sens de la forme parfaite donnant sens et équilibre au monde. Cette utilisation du cercle que l'on retrouvait également dans la sublime "Le chant de la mer" (visuellement très fort également) et parfois dans "Brendan et le secret des Kells".

De même, au niveau de la fable en suivant Souleymane (qui signifie en arabe sain, intact) le choix graphique renforce la perception de l'enfant à transformer la réalité, de la sublimer et de rendre ce héros (ce frère mort pour un jouet) un être invincible et éternel, sain par sa pureté, intact dans le cœur de la famille.


Parvana, alors qu'elle se considérait trop grande pour entendre des histoires au début du film, se fait alors barde oriental, celle qui témoigne de la mémoire d'un peuple estropié, d'une culture orale qu'on ne peut museler et porte l'espoir qu'un jour la Paix s'installe durablement, et que les femmes et les hommes puissent vivre dans le même univers. Un pays qui brille en diffusant son érudition millénaire, qui piège l'obscurantisme et qui apaise, retrouvant le chaleureux accueil qu'il réserve à ses hôtes.

C'est un film nécessaire par son sujet comme le furent en leur temps "Persépolis" et "La valse de Bachir", "Dans un recoin de ce monde" ou encore "Le vent se lève", mais le petit plus est qu'il est vraiment accessible à un très large public et qu'il se pose comme l'une des plus belles réussites graphiques de ces dernières années.

Fritz_Langueur
9
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