Il était une fois en Chine

Avis sur Peking Opera Blues

Avatar Docteur_Jivago
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Alors que Peking Opera Blues a été ma porte d'entrée dans l'univers de Tsui Hark, et par extension dans celui de Hong-Kong, le revoir après avoir eu l'occasion d'approfondir bon nombre d'auteurs reliés à ce courant, ne me laisse guère indifférent.

Ayant de suite totalement adhéré à cet explosif, romantique et passionnant cocktail, Peking Opera Blues m'a surtout ouvert à tout un monde que je ne connaissais pas, et qui me passionne, surtout depuis quelques temps. Tsui Hark nous envoie en 1913, peu de temps après la fin de la révolution chinoise de 1911 , et il va nous faire vivre les péripéties d'un mouvement de libération pour démocratiser le pays, notamment par le biais de la fille d'un général.

Il y a quelques choses de passionnants dans le cinéma de Tsui Hark, et par conséquent dans toute la nouvelle vague d'Hong Kong, puis l'âge d'or qui a suivi dans les années 1980 et 1990, c'est cette façon d'innover mais par le biais d'histoires folkloriques, de films anciens ou d'importants éléments de l'Histoire chinoise. Ici, Tsui Hark s'attaque à ce point-là, comme il adaptera des films de la Shaw Brothers, travaillera avec des auteurs classiques des années 1960 comme King Hu, et comme tous ceux de cette nouvelle vague ont tous travaillé ensemble à un moment ou à un autre. On y trouve dans ce cinéma, une passionnante cohabitation, mais aussi un héritage assumé et partagé entre les générations, et chaque film à un lien plus ou moins fort avec un autre.

Alors qu'il venait de déjà s'intéresser à une partie de culture chinoise par le biais du jolie et drôle Shanghaï Blues en 1984, il continue donc deux ans plus tard, en proposant un cocktail mêlant aventure, romantisme, humour ou encore action. Il démontre déjà un vrai savoir-faire dans sa mise en scène pour jongler entre ces différents genres, tout en incluant un peu de féminisme, de la danse ou même du suspense, le tout sur un rythme effrénée.

Sans être totalement chaotique, on retrouve ce qui fait le talent du futur metteur en scène de The Blade, un patchwork à la limite de l'excès mais totalement maîtrisé et ficelé, ce qui en fait une oeuvre bourrée d'idées, passionnante et sachant nous faire passer par tout un panel d'émotion. L'intrigue est excitante, il démontre une vraie maîtrise du burlesque, avec des quiproquos inoubliables, avec de la romance, de l'opéra, de l'action évidemment ou encore un aspect dramatique où il sera se montrer touchant, voire même déchirant, ce qui passera par le côté historique du récit.

Comme souvent dans son cinéma, le contexte de l'oeuvre est important, et ici passionnant. Nous emmenant dans une Chine en plein mouvement, il met en relief la conspiration politique, notamment par le biais d'association avec des groupes étrangers pour rétablir une monarchie, mais aussi un contexte social qui s'actualise à l'époque de la sortie du film et même maintenant. On y trouve effectivement une réflexion sur la place des femmes dans la société, les libertés d'expressions, ainsi que celles policières, mais aussi sur l'occidentalisation, ce que l'on retrouvera plus tard dans sa saga des Il Était une fois en Chine. Il montre une nuance où, sans jamais aucune lourdeur mais en étant toujours bien inséré au récit, il en montre les méfaits, à l'image de l'aide pour rétablir une monarchie, mais aussi en quoi c'est bénéfique, notamment sur l'éducation et quelques techniques où les occidentaux étaient en avance.

Il plane aussi sur son oeuvre une atmosphère montrant une certaine peur de l'avenir de la part d'un peuple, et on peut faire le parallèle avec l'envie d'immigration que connaîtra Hong Kong quelques années plus tard. Par bien des aspects comme le travestissement ou la place des femmes, le cinéma de Hong Kong montre une vraie avance sur ces concurrents occidentaux. Il démontre une vraie habilité pour mettre en scène toutes ces questions, sans jamais qu'elles prennent trop de place et avec tout de même une certaine finesse, et on retrouve cette qualité d'écriture dans le déroulement de l'histoire mais surtout les personnages.

Il se base ici sur un passionnant trio féminin, où chacune apportera une touche bien personnelle à l'histoire, à commencer par la fille du général, qui devient assez vite attachante et qu'on prend plaisir à suivre, et dont les dilemmes participent à l'émotion véhiculée par l'oeuvre, elle qui est perdue entre sa mission pour la démocratie et l'amour pour son père. Autour d'elle gravite une étonnante et géniale galerie de personnages, que ce soit cette femme mal-à-l'aise cherchant à tout prix à monter sur scène et vivant mal sa condition de femme au milieu de tous les hommes, véhiculant un aspect comédie qui est le bienvenu, l'autre femme, plus maladroite mais généreuse ou le père tyrannique qui ne fait pas dans la nuance mais dont l’ambiguë relation qu'il entretient avec sa fille est cruciale et émouvante. Des personnages dont les évolutions sont passionnantes et qui sont écrit en adéquation avec le style de Tsui Hark, parfois avec un certain excès mais étrangement avec une vraie justesse.

Le cinéaste démontre aussi une science du détail, que ce soit dans les arrières-plans ou les personnages secondaires, à l'image de ceux se battant pour la liberté et se révélant tout aussi intéressant. Il arrive à instaurer une ambiance prenante, sublimée par la jolie bande-originale de James Wong, mêlant plusieurs tonalités où l'on passe de conspiration à romantisme en passant par comédie, et qui ne manque pas d'intensité, sans jamais que ce patchwork ne semble brouillon ou maladroit, bien au contraire, et Peking Opera Blues pourrait même représenter la quintessence du cinéma de Hong-Kong.

Ce qui marque aussi dans l'oeuvre de Tsui Hark, ce sont la reconstitution et les décors, permettant de mieux nous y immerger et se révélant tout simplement sublimes. Il joue magnifiquement avec les couleurs, tandis que l'oeuvre bénéficie d'une jolie photographie. Il démontre déjà un vrai savoir-faire dans l'action, avec l'aide de Ching Siu-tung pour les chorégraphies, avec des séquences explosives remarquables, à l'image du gunfight entres les tables, d'une rare maîtrise et puissance, alors qu'il sublime aussi l'aspect nocturne de l'oeuvre, avec de magnifiques et mémorables scènes sur les toits.

Que serait Peking Opera Blues sans l'inoubliable Brigitte Lin dans le rôle principal, parfaite et émouvante, que ce soit en androgyne ou non, et qui reste éternellement gravée dans les esprits. Autour d'elle, la chanteuse Sally Yeh, que l'on a déjà pu admirer dans Shanghai blues, apporter par son rôle modernité et humour, tandis que Cherie Chung est aussi touchante dans sa maladresse que le génial Kenneth Tsang arrive à émouvoir dans un rôle de militaire sanguinaire.

Tsui Hark continue sur sa lancée et propose avec Peking Opera Blues une oeuvre profondément remarquable, sachant allier histoire et modernisme, humour et émotion ou encore action et chanson, mettant en avant certaine réflexion sur notre monde, tout en sortant de l'action d'anthologie et en bouleversant par le prisme de personnages complexes.

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