Les âmes vagabondes

Avis sur Planétarium

Avatar Bea Dls
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Rebecca Zlotowski est souvent mise dans le même sac que bien de jeunes cinéastes françaises très intéressantes qui renouvellent le cinéma hexagonal. Pourtant, dès son premier long métrage, on a immédiatement l’intuition que son travail est différent, plus ambitieux, très solide, sans faire offense à ses camarades. Disons que son cinéma nous fait penser davantage à Claire Denis, sec, abrupt, et très réfléchi. Il était très frappant par exemple de constater combien ces deux femmes avaient une même radicalité, le même cinéma pourrait-on dire, lors des sorties presque concomitantes de Grand Central (Rebecca Zlotowski) et Les Salauds (Claire Denis) en Août 2013…Des films qui ne cherchent pas à séduire coûte que coûte, mais à faire réfléchir, à interpeller au sens le plus noble du terme.

Déjà, son premier long métrage donc, Belle Epine, son sujet de fin d’études à la Fémis, une histoire de deuil portée par une toute jeune Léa Seydoux tout à convaincante dans le film, montrait que la cinéaste ne laisse rien au hasard, et la force de ce film-là résidait dans ce que la maîtrise formelle s’accompagne d’une émotion très palpable, notamment dans une très belle scène où deux sœurs, après la mort très récente de leur mère, n’arrivent à communiquer que par la musique. Une sorte d’autofiction d’une maturité et d’une complexité impressionnantes.

Dans Planetarium, il est également question de sœurs. Deux jeunes femmes américaines, les sœurs Barlow, entament une tournée mondiale de spiritisme, plus exactement de spiritualisme, si l’on se réfère aux sœurs Fox, de vraies américaines qui ont fondé cette croyance et qui ont inspiré la réalisatrice. La très jeune Kate (Lily-Rose Depp) est le medium, et sa grande sœur Laura est une sorte de manager, qui tient les (fins) cordons de la bourse et le carnet des commandes de séances privées. C’est à la suite d’une de ces commandes que leur vie va basculer : André Korben (Emmanuel Salinger), un producteur de cinéma visionnaire et passionné, va essayer de filmer ses séances avec Kate, pour tenter de reproduire sur la pellicule le phénomène surnaturel, tandis qu’avec Laura, il va produire un film où elle jouera un medium.

On voit l’idée de la cinéaste, on voit le parallèle entre ces deux mondes imaginaires, le surnaturel et le cinéma, et on voit le métafilm qui parle du cinéma comme unique moyen de saisir ce qui est invisible aux yeux. On voit encore l’utilisation d’Emmanuel Salinger, qu’on salue avec bonheur tant sa présence, bien que régulière, est trop discrète : sa ressemblance avec Peter Lorre (M le Maudit de Fritz Lang), invoquée par la cinéaste elle-même, ne fait en effet aucun doute, et par ailleurs les rôles qu’il a tenus chez Arnaud Desplechin, notamment dans La Sentinelle, semblent trouver un écho ici…
Sur ses trois longs métrages, Rebecca Zlotowski a toujours travaillé avec des acteurs professionnels, très aguerris, voire avec des stars. Ici, on traverse les océans, et ce n’est pas avec une, mais deux actrices américaines très en vue qu’elle a choisi de collaborer. Natalie Portman est de tous les plans, irradiant d’une beauté à couper le souffle, capable de véhiculer des émotions intenses et contradictoires. Lily-Rose Depp, dont c’est le premier rôle au cinéma, est parfaite en femme-enfant grandie trop vite, et montre ici beaucoup mieux son potentiel d’actrice qu’elle ne l’a fait dans La Danseuse de Stéphanie Di Giusto, un film tourné après Planetarium, où elle semblait hors sujet et improbable dans le rôle d’Isadora Duncan. Emmanuel Salinger est comme habité, comme galvanisé par ce personnage multiple, ambigu, ou dépeint comme tel par des bourgeois nostalgiques de l’avant-guerre, ou par la caméra elle-même.

Tourné avec la fameuse caméra Alexa 65, dont la cinéaste elle-même concède qu’  « elle est quelque chose qui n’appartient qu’à [eux], les cinéastes », Planetarium est une merveille esthétique, avec des plans ultra-lumineux de jour comme de nuit, des subtilités de la profondeur de champ élastiques à souhait, et une définition hallucinante des personnages sous le regard de « son » chef opérateur Georges Lechaptois. Une fois de plus, la cinéaste montre ainsi son extrême implication dans son sujet, le cinéma. La première au monde à avoir tourné intégralement avec cette fabuleuse caméra (l’équivalent en numérique du 70mm que Tarantino a utilisé pour Les 8 Salopards), elle embrasse tout avec un même intérêt, la technique et l’histoire (le scénario, a été co-écrit avec Robin Campillo, le merveilleux réalisateur de Eastern Boys), la direction d’acteurs et la mise en scène proprement dite.

Alors, même si le film se termine en nous laissant une impression d’inachevé, de quelque chose qui n’a pas vraiment été dit, de trop de directions prises par la cinéaste pour que le spectateur ne se sente pas un peu submergé (il est aussi question de Mussolini et d’anti-sémitisme dans le film), il faut le regarder et le garder comme un cadeau rare, vecteur de beauté, catalyseur de réflexions, et bonheur de cinéphile, toutes choses qu’on ne trouve pas tous les jours en sortant de sa séance préférée…

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