How do you say "drugstore" in French ?

Avis sur Playtime

Avatar Krokodebil
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Le destin n'a pas toujours été tendre avec Jacques Tati(scheff). Dès "Jour de fête", la technologie de l'époque pose problème pour la couleur, revendiquée par le cinéaste, et le film en pâtit profondément (jusqu'à une ressortie récente qui lui fait justice). Mais c'est surtout avec ce "Playtime" que le réalisateur des célébrés "Mon Oncle" et "Les Vacances de Monsieur Hulot" va connaître une ultime avanie.

L'ambition et le projet sont proprement titanesques. 3 ans de tournage, un budget estimé aujourd'hui à l'équivalent de 100 millions d'euros et surtout, surtout, une ville qui sort de terre. Une orgie de vitres, de béton, de plexiglas qui dessine sous notre oeil halluciné les contours d'une banlieue parisienne futuriste (et visionnaire ?) d'un gris terne et aux reflets changeants. Mais le film fut l'échec que l'on sait et plongea le cinéaste dans une misère pénible que la maladie ne vint pas arranger. Passons sur l'histoire sordide et concentrons-nous un peu sur l'objet qui a lui traversé le temps. Lynch le porte aux nues, et il est aujourd'hui considéré comme "le" chef d'oeuvre de Tati. Je préfère peut-être "Mon Oncle" mais je salue la radicalité de celui-ci.

Restauré minutieusement et actuellement ressorti en salle, le premier constat que l'on fait, c'est la magnificence de l'image. Un des rares films français à bénéficier à l'époque du 70mm (Tati ne voulait pas filmer une fenêtre mais la façade d'Orsay, dira-t-il), et ça se voit. Chaque plan fourmille de dizaines de détails qu'il faut essayer d'embrasser du regard pour saisir, ici une ombre qui efface un point de couleur, là un personnage qui tombe, encore plus loin un couple qui se dispute ou un mannequin qui fait de la figuration. Car Playtime, ce n'est déjà presque plus du cinéma. On le sait, Tati vient du cirque et de la magie, et son cinéma n'aura de cesse de le rappeler, voire d'y tendre (que l'on regarde le médiocre "Parade" où le plutôt très bon "Jour de fête" pour s'en souvenir). Mais avec ce nouveau film, dont la durée initiale dépassait les 3 heures, et on comprend qu'il rêvait d'une nouvelle forme de spectacle, où auraient été combinées les potentialités du cinéma à son maximum (scope, 70mm, technicolor, etc.) et le monde du cirque (pantomime, burlesque, acrobaties diverses), avec une touche de radicalité propre à l'auteur (travail sur le cadre, le son, les couleurs). Et puis on parle quand même d'un film où à de nombreuses reprises on peut voir des mannequins ou des silhouettes en carton faire de la figuration, tant par souci d'économie devant un budget pharaonique que pour souligner une fois de plus la solitude et la déshumanisation de ce néo urbanisme. Angoissantes et amusantes ombres de papier au service d'un spectacle d'un nouveau genre.

Le prologue à l'aéroport le laisse plus qu'entendre. Véritable ballet minutieusement chorégraphié mais pratiquement dépourvu de gags - ou alors très discret -, l'ouverture du film dessine des mouvements dynamiques et souvent foisonnants dans les décors gris et miroitants d'un Orsay fantasmé. Les dialogues sont comme souvent chez Tati volontairement sous-mixés et post-synchronisés, mais la version restaurée les rend infiniment plus intelligibles que n'importe quel DVD. Passées les présentations, le film nous emmène dans une suite de cellules narratives toutes circonscrites dans un lieu : les bureaux, la galerie marchande, les appartements, le restaurant, le drugstore, la rue. C'est là que l'on peut se fâcher contre une prétendue intention du cinéaste.

En effet, ses détracteurs ne voient en Tati qu'un type obnubilé par les changements de notre société vers l'électronique et la déshumanisation, et lui prêtes un discours passéiste, réactionnaire, anti-progrès. C'est vrai qu'il s'en amuse et que ses choix artistiques peuvent orienter les analyses. Rarement espace urbain n'aura été aussi lugubre et surréaliste dans un cinéma de non science-fiction (on la frise ici, par moments, tant on pourrait croire regarder un remake d'Alphaville). Les bâtiments sont tous tristement identiques,l'agence de voyage présente des posters où le même building déforme les clichés prêtés aux différentes destinations. Et puis il y a les gags dit "de mobilier", cher à Tati ("Mon Oncle" étant cette fois la référence ultime et hilarante). C'est un cuir qui se déforme et se reforme avec des bruitages rigolos. C'est l'insonorisation étrange du bâtiment, le dédale géométrique du working space, les bruits et les couleurs des tableaux électriques. Monsieur Hulot est perdu dans tout ceci, évidemment, mas Tati, quoi qu'un peu nostalgique et peut-être réfractaire, s'en amuse plus qu'il ne dénonce. Et force est de constater que sur bien des éléments, il était tout à fait visionnaire. Sa description du travail en open space (nom paradoxal s'il en est) ou des habitations de banlieues faites de vitres et de transparence où tous les habitants s'adonnent sans le savoir aux mêmes rituels n'est pas loin de la prophétie. Là encore, les décors font merveille et sont parfaitement justifiés et cinégéniques. On pense même à Hopper pour certains scènes vues depuis l'autre côté de la paroi (l'appartement, le drugstore).

Et puis, chers détracteurs, Tati vous donne tort avec superbe. Non, il n'est pas si réfractaire que ça, encore moins réac' : il est juste poète. Il accepte ce monde tel qu'il devient et s'en amuse, optant pour une vision décalée, surréaliste, poétique en tout cas. C'est le retour avec fracas du bruit, de la joie, de la folie, des gags en cascades et puis de la couleur franche. L'hilarante séquence du restaurant et ses dizaines d'idées à la minute : les chaises qui marquent les vêtements et la peau, les travaux inachevés et leurs conséquences, les tics de serveurs croqués avec malice, le jazz endiablé qui dévergonde l'assemblée... Un air de folie pure flotte sur le bâtiments, avec les vapeurs d'alcools et les finitions pendantes. Le danger est toujours proche mais l'insouciance du film l'éloigne avec respect et donne un sentiment d'urgence bienvenu. Magnifique crescendo inoubliable et qui s'apaise au matin dans un drugstore bondé. Pour ne mieux recommencer que dans une dernière séquence qui emprunte au cirque un style musical et des figures visuelles chamarrées. Le rond point devient manège, l'urbanisme est un enchantement enfantin et burlesque. La nuit retombe, la clameur s'estompe, et les lampadaires luisent, témoins muets de cette scène qui recommencera, encore et encore.

Voilà un film qui renaît sur le grand écran et qu'il faut courir voir, quelques soient nos préjugés. Non ce n'est pas chiant, oui c'est drôle. Car si le début peut rebuter, ce que filme aussi Tati, c'est l'avènement de la vie et de la joie dans le plus inerte et le plus désert des mondes. Gris et anguleux au début, le film s'ouvre peu à peu à la lumière, à la couleur, à la voix (confuse et multiple), à l'extérieur. L'oeil du poète nous invite à voir la beauté là où on ne pensait l'y déceler. Les marbres deviennent des cartes, une grue ou une vitre que l'on penche une attraction, un reflet nous montre le vieux Paris, si proche et pourtant si loin. L'ensemble est si riche qu'il paraît difficile d'en retranscrire ne serait-ce qu'un centième. Le 70mm couplé à un grand écran sont des moyens sûrs pour en rater le moins possible.

Et puisque Tati lui-même semble nous y inviter, je vais finir avec une blague :

Qu'est-ce qui est transparent et qui court dans un champ ?
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Un troupeau de vitres.

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