Le réel revisité

Avis sur Poesía sin fin

Avatar Anne Schneider
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Alejandro Jodorowsky construit son nouveau périple mémoriel en boucle, en l'ouvrant et en le refermant sur le même ponton, celui sur lequel, jeune adulte, il a définitivement quitté son Chili natal. Mais entre les deux scènes, inaugurale et finale, se seront déroulées, réenroulées, toutes les boucles du film, si bien que la scène conclusive diffèrera radicalement de la scène incipiale, nous donnant à voir un réel totalement revisité par le phantasme.

Lecture phantasmatique totalement assumée, voire revendiquée par le réalisateur chilien, qui souligne d'emblée le factice cinématographique, peuplant l'espace urbain de personnages de carton pâte ou faisant dérouler des décors ostensiblement peints par des danseurs étroitement serrés dans des juste-au-corps noirs. Une fois cet espace clairement posé, suspendu entre la réalité de ce qui a eu lieu et la nécessaire recomposition pratiquée par le souvenir, le spectateur se sait plus proche du réalisme magique inventé par la littérature latino-américaine que d'une sage narration auto-biographique tentant de se faire aussi fidèle que possible à une exactitude factuelle.

Nul ne s'étonnera, alors, de l'excès des sentiments dépeints ou de la grandiloquence des personnages. Prenant la suite de son film précédent, "La Danza de la realidad", centré sur l'enfance, Alejandro Jodorowsky retrace ici l'entrée dans l'adolescence et les premières années de vie adulte, l'ayant conduit à l'exil : les conflits de plus en plus fréquents avec ses parents, entre une mère perdue dans l'irréalité d'un chant constant et un père tentant de se barder de dureté et d'insensibilité ; le départ fracassant du foyer familial et la rencontre avec une vie d'artiste, grâce à l'intercession d'un cousin homosexuel et amoureux, poussé au désespoir par la résistance de son nouveau protégé ; la première amante, significativement incarnée par la même actrice que la mère (hommage soit rendu à la formidable interprétation de Pamela Flores), et campant une créature fellinienne aux longs cheveux rouges, qui offre le spectacle réjouissant de l'une des femmes "Vampires" de Munch qui aurait pris vie et décidé de venir emplir un écran filmique de son animale présence... Suit la déception amoureuse, tôt consolée par une première amitié artistique et l'ouverture à une créativité poétique enfin reconnue.

A l'image des deux jeunes dandys ayant décidé de traverser tout droit la ville, le film fonce droit devant lui, sans reculer devant aucune outrance, entraîné vers la fuite et vers l'exil par un emportement baroque qui ne se refuse aucun excès, seulement bercé, en contrepoint, par la diction douce et la mélodieuse lenteur de l'accent chilien propre à Alejandro Jodorowsky, qui accompagne parfois les scènes de son commentaire, en voix off, quand il ne se pose pas tout bonnement sous son jour actuel, cheveux blanchis et regard plissé d'humour, devant la caméra. Ne cillant devant aucune audace, puisqu'il n'hésite pas à confier l'incarnation de son père à l'aîné de ses enfants et à faire revivre le jeune homme qu'il a été sous les traits d'un autre de ses fils, Jodorowsky en vient, de visite en visite, à congédier le réel. Si bien que l'on ne s'étonne pas, au terme de toute la catharsis opérée par le film, de retrouver la scène liminaire sous un aspect métamorphosé : dans un final somptueux, au moment où, pareil aux noyés de Rimbaud, Alejandro prend congé de nous sur son "bateau ivre" et, surmonté de l'ange de la mort, s'avance "à reculons", alors peut se jouer, sur le ponton, une réconciliation avec le père, celui-ci acceptant enfin l'être féminin qui sommeillait en lui.

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