Du côté de chez Totoro

Avis sur Ponyo sur la falaise

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Alors qu’il devrait être synonyme de pure liberté ou de créativité débridée, le cinéma d’animation est devenu au fil du temps un genre peu inventif, privilégiant bien souvent les rassurants sentiers balisés à la périlleuse voie de l’audace artistique. Fort heureusement cette dernière existe encore, comme nous le rappelle Hayao Miyazaki avec Ponyo sur la falaise, réactualisant les mythes et contes anciens (La Petite Sirène d'Andersen, les mythes du Déluge, de l’Atlantide, etc.) pour célébrer les vertus de l’imaginaire et du merveilleux, pour synthétiser une vision du cinéma qu’il n’a cessé de défendre depuis des années. Une œuvre testamentaire, en quelque sorte, qui sera ensuite parachevée par le très beau Le vent se lève.

Avant tout destiné à un jeune public, Ponyo sur la falaise dépoussière et renouvelle les fondamentaux du “merveilleux”, afin de réaliser la délicate synthèse de l’ancien et du moderne. Le récit et les personnages, en effet, reprennent les caractéristiques ou les archétypes propres à la tradition littéraire classique afin d’être accessible au plus grand nombre : Ponyo et Sosuke, malgré leur jeune âge, n’hésitent pas à braver des dangers mortels et à combattre des ennemis surnaturels dotés de pouvoirs magiques, le tout pour faire triompher leur morale personnelle qui a une vocation universelle – en l’occurrence l’amour, le pacifisme et la solidarité. A cela s’adjoint un intérêt pour la culture manga qui offre une modernité indéniable aux thèmes abordés (écologie, coexistence entre progrès et respect de l’environnement, etc.). Ponyo sur la falaise a le mérite de réussir ce paradoxe qui consiste à confronter des valeurs et des imaginaires anciens à d’autres beaucoup plus actuels, interpellant et fascinant ainsi d’autant plus son spectateur.

Une particularité incarnée et nourrie superbement par nos personnages principaux : deux héros, deux univers, pour une œuvre complexe et délicieusement captivante !

Avec Ponyo, c’est la high fantasy qui prédomine, avec son monde magique, ses créatures extraordinaires, et sa lutte entre bien et mal. Une héroïne dont les rêves intimes (devenir une humaine à part entière) permettent à Miyazaki d’orner son récit de préoccupations humanistes et psychologiques ! Ainsi, on voit Ponyo débuter sa transformation grâce à un acte d’amour, après avoir léché le doigt coupé du garçon. Une scène qui peut renvoyer à la structuration psychologique de l’enfant, l’acte charnel marquant la résolution des complexes d’Œdipe pour le garçon et d’Électre pour la fillette. Elle poursuit ensuite son évolution, en accédant au langage de l’Homme (le prénom qui est répété), avant de gagner en autonomie. En mangeant du jambon, en devenant à son tour carnivore, elle s’oppose consciemment à son père, devenu végétarien par conviction. Sa quête est donc l’occasion de mêler une intrigue féérique à une intrigue psychologique et guerrière, du fait de son combat personnel contre son père – lequel, par sa propre histoire, prédestinait sa fille à suivre le même chemin que lui.

Avec Sosuke, par contre, c’est l’urban fantasy qui s’invite à l’écran, avec ce fantastique qui fait irruption dans le milieu ordinaire de l’Homme (ville, port, maison de retraite, etc.). Dépourvu de pouvoirs surnaturels, Sosuke affronte donc malgré lui des forces malfaisantes représentées par Fujimoto et les vagues que ce dernier anime par magie en leur conférant un aspect grossièrement anthropomorphe. C’est par l’intermédiaire de ces étranges créatures que le sorcier tente à plusieurs reprises de soustraire Ponyo à Sosuke, quitte à faire périr ce dernier. Plus sombre, ce versant de l’intrigue met pourtant joliment en valeur des notions comme l’entraide ou la solidarité, notre jeune héros devant sa survie aux liens qu’il a tissé avec les humains (sa mère, Madame Toki) ou les êtres spirituels (la déesse de la mer).

Les personnages de Ponyo sur la falaise sont l’occasion d’offrir aux spectateurs une sorte de synthèse de la caractérisation propre au merveilleux ancien et moderne, que nous appelons fantasy. Mais plus que la magie et la sorcellerie, c’est le concept même de l’enfance que Ponyo se propose d’illustrer : enfance des personnages, enfance du monde, enfance de l’art du conte (le mythe) et enfance de l’animation. Un retour aux sources que le cinéaste soutient graphiquement, par son pastel et ses aquarelles, ses lignes et ses contrastes simples, ses effets de lumière sur le paysage et sur les flots, son travail minutieux sur le mouvement – notamment en ce qui concerne la mer que Miyazaki a élevée au rang de personnage à part entière, d’entité vivante. Le tout lui a servi à établir un décor placé sous le signe de l’innocence et de l’épanouissement de l’imaginaire, et, d’un point de vue adulte, de la nostalgie d’un « monde perdu » que nous tendons le plus souvent à idéaliser au fur et à mesure que nous vieillissons ; ce « monde perdu » étant également pour Miyazaki celui de la nature sauvage que l’humanité sacrifie sur l’autel des besoins et caprices de sa civilisation.

Fidèle à sa culture natale, et notamment à la religion shintoïste, Miyazaki évite l'écueil du manichéisme en composant des personnages ambivalents, oscillant constamment entre le Bien et le Mal. On notera, par exemple, que c’est Ponyo qui provoque le désastre, tandis que Fujimoto permet le sauvetage de vieilles dames. Quant aux représentants du genre humain, ils sont capables d’actes positifs comme négatifs, à l’instar du père de Sosuke qui fait vivre sa famille tout en participant à la pollution locale.

Sans renouer avec l’épaisseur de ses plus grandes œuvres, Miyazaki célèbre le retour aux fondamentaux avec Ponyo sur la falaise, d'un point de vue narratif ou esthétique, ressuscitant d’une certaine façon “l’esprit artistique” de Totoro, ce cinéma d’animation dans lequel les enfants peuvent se lover, grandir, s’exercer au rêve ou à l’espérance, et apprendre que l’on devient toujours un peu plus humain en distillant de la magie dans un monde qui en manque cruellement.

(7.5)

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