Chabrol, cette bête humaine

Avis sur Que la bête meure

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Je fais suite à la critique que j'ai écrite sur Le Boucher.

Non seulement j'y fais suite, mais je crois bien qu'il n'y aura pas de ma part une seule critique chabrolienne sans qu'il n'y ait un fait divers immonde. Il semble, dans cette succession criminelle, que l'immondice questionne et met en relief la légitimité. Chabrol ira, très souvent, vers une démarche compréhensive du crime, même quand le crime vaut bien le détour. D'ailleurs, si je titre "La Bête Humaine", c'est clairement en référence à la Lison de Zola, cette locomotive folle du progrès qui aliène Lantier dans sa descente aux enfers. Lantier est dans ce livre tellement grossier dans son destin social, tellement accablé par ses crimes, que le lecteur finit par le comprendre un peu au travers d'une succession de viol et de crimes qui laissent un goût de grotesque dans la gorge.

On comprend un peu le malfrat, le criminel, le violeur parce qu'on saisit son parcours, et même au-delà avec L'Assommoir. C'est une des forces de l'humanité : pour tuer, il faut tout ignorer, sinon on tergiverse, on fantasme sans agir. Même lorsqu'on connaît sa victime, pour tuer il faut tout ignorer, juste le temps de panser sa plaie en enfonçant une lame de le corps de l'autre. L'autre force de l'humanité, c'est de comprendre tout ce qui est à portée de compréhension. Et oui, ça dérange très souvent, mais on peut "comprendre Hitler" comme disait Lars Von Trier dans un festival présidé par un juif, cela ne signifie pas qu'on ne condamne pas moralement ce qui a été commis. Seulement... l'intention du geste funeste entre en concurrence avec sa finalité. Et encore, par finalité, il peut se cacher encore une autre conséquence qui est, à tout hasard, d'avoir la vie sauve. On parle alors de légitime défense (mais pour cela je vous donne rendez-vous dans exactement deux paragraphes).

Quand Le Boucher viole et tue les jeunes filles de la région, la seule sensation qui nous prend, presque d'instinct, c'est qu'il mérite ce qui pourra lui arriver de pire dans le film. Et cette sensation diminue à mesure que les plans avec le dénommé Popaul s'enchaînent. Plus on connaît le monstre, plus on le tolère. L'instinct diminue, on ne lui pardonne pas mais la pitié nous prend.

Avec Que la Bête Meure, Chabrol tue même la pitié. Le meurtre devient non seulement légitime mais toute pitié pour le monstre est effacée : le type est bel et bien un salaud sur toute la ligne, le diagnostic est incontestable. Cette caricature, voulue par pur esprit narratif, nous met à nouveau face à certaines caducités morales, des biais moraux qu'on saurait justifier devant la société mais qui ne sont hélas pas tolérables.

Par exemple, aujourd'hui, c'est la journée des violences faites aux femmes. C'est le 25 novembre. C'est le moment de faire le bilan des violences et très souvent, la violence physique supplante toutes les autres, ça permet d'enterrer le fait des inégalités qui organisent ces aspects physiques de la violence. Mais aujourd'hui, Jacqueline Sauvage a décidé de ne pas se pourvoir en cassation, lassée de devoir se défendre pour un crime pourtant grâcié par le président Hollande mais selon la justice, Jacqueline doit éprouver un remord, un remord si terrible d'avoir tué l'homme qui l'a battue pendant 47 ans. Le type était un salaud de bout en bout, un tyran et un patriarche qui a mené toute sa famille à sa ruine et à sa déchéance. Et pourtant, le monstre a beau être un monstre révélé, un monstre manifeste, il ne reste pas moins que rien ne saurait légitimer le crime d'un être humain qui en tue un autre. Et c'est une chose animale qui fait débat de manière récurrente chaque fois que l'humanité nous fait horreur.

En fait, ce n'est pas de tuer les monstres qui pose problème. C'est de découvrir qu'ils en sont et pour qui. Alors l'on peut dire que même s'il y a une certaine universalité de la connerie humaine, le crime reste pour le moins subjectif, et il me semble que c'est cette subjectivité que l'on condamne publiquement dans l'acte et dans la préméditation. Autrement dit encore, si la saloperie est universelle, le crime lui est unique. Il vole à tous les autres l'espoir de tuer. Mais... La justice ne réfléchit pas comme je le fais, elle ne pense pas la morale. Elle songe à la politique de la morale, ce qui est une toute autre chose que de voir comment on doit appliquer la sanction en société et pour quelle objectif. Ainsi le souci de la justice est le suivant : si la peine de mort est promulguée, alors le seuil de l'intolérance recule d'un cran, permettant alors à certaines périodes de guillotiner au nom de telles ou telles idées. Je pense que si la société vivait perpétuellement dans une photographie d'un contexte politique stable, il n'y aurait aucun problème à promulguer une forme de peine de mort. Mais nous savons très bien à quel point l'économie évolue, à quel point les moeurs évoluent, et par conséquent, parce que le propre de l'être humain est d'avoir vue sur son devenir, jusqu'à la conscience de sa propre mort, nous savons très bien que chaque loi est appelée à évoluer selon le contexte social, culturel et économique dans lequel chaque loi est exercée. Et donc, que ce soit moralement ou judiciairement, aussi légitime que soit le crime, l'honneur revient aux salauds qui ont à la fois l'honneur de rester en vie mais ils ont aussi l'honneur de faire enfermer

Mais rassurez-vous, bientôt, très bientôt, tuer un salopard sera autorisé puisque notre époque part en cacahuètes d'un côté, et d'un autre, l'euthanasie verra forcément le jour. Et je pense avant tout à notre chère police : enfin la mort de personnes avec une peau plus foncée que la blanche colombe pourront ne plus être considérée comme des bavures mais comme des suicides assistés (et quelque peu contraint).

Que la Bête Meure voit jouer d'ailleurs Jean Yanne, le même que dans Le Boucher, ce qui peut mettre en relief la volonté d'une continuité, d'un diptyque. Comme s'il s'agissait d'une autre problématique imposée à l'esprit du spectateur : la Bête en question renverse un enfant, le tue sur le coup, fuit sans se retourner et impose le silence à sa soeur, une comédienne reconnue qui verrait sa carrière mourir aussitôt. C'est alors que le père de l'enfant va mener l'enquête dans le dos de la police pour retrouver le meurtrier. C'est le pitch, aucun divulgâchage jusque là.

Il m'a semblé que l'histoire racontait une situation idéale face à l'atrocité du crime. Ce crime est d'abord un accident d'ailleurs, il est involontaire, mais en revanche le choix de fuir, de ne pas porter assistance scelle la culpabilité totale. L'histoire raconte une situation idéale car l'enquête aboutit et très vite le père, orphelin de sa femme et de son fils, se retrouve face au coupable, preuve à l'appui. La narration ne laisse aucun doute sur l'identité de la Bête, ce qui traduit à mon sens une certaine irréalité. Le coupable est tellement facile qu'on pourrait presque penser que le scénario y va avec des gros sabots. D'ailleurs, il ne fait aucun doute sur le fait que la Bête doit mourir et qu'elle mourra. L'intérêt du film réside donc dans le chemin moral, sur le ressassement implacable du père face au meurtrier de sa progéniture, elle aussi idéalisée (d'ailleurs très vite, le père décide de ne plus en parler comme s'il ne s'agissait plus tellement de venger mais de quêter). A force de quêter, le soulèvement moral tisse un noeud en faisant confronter deux meurtriers, l'un accompli, l'autre qui est en passe de l'être ; il est mis alors sur un pied d'égalité la mort du fils et la préméditation du meurtre fantasmé, écrit et finalement inachevé. Et moralement, ça se tient, limite, il est plus grave de préméditer que d'avoir eu un accident parce qu'on est un vulgaire et un insoupçonnable chauffard.

Là où le scénario ravit, c'est au travers de ce qui ressemble à un miroir de paternité.

En mourant, le jeune homme blond au ciré jaune, le fils tant aimé, laisse une absence inconsolable, tout d'abord remplie par des séquences de vidéo familiales, mais très vite le fils de cette bête de garagiste provincial, ce fils bien plus grand et capable, est perçu comme le potentiel de ce qu'aurait pu devenir le petit garçon percuté. A aucun moment, il ne le remplace dans la disparition. Mais une forte empathie s'installe : pourquoi la Bête a-t-elle tout pour être heureuse au niveau familial et professionnel et pourquoi lui, écrivain pour... enfants, subit le coup du sort ? L'histoire interroge tout du long l'injustice au travers de l'histoire du fiston du garagiste patibulaire, et le récit soignera tout du long ce déficit pour parvenir au droit légitime de crever la panse de son prochain (processus qu'on retrouve plusieurs fois au cinéma mais cela m'a fait penser à Nymphomaniac 2ème partie). Si je faisais une enquête, je suis convaincu qu'on aurait une très large majorité à opter pour une mort violente de ce sombre crétin.

Dans cet art du fait divers, Chabrol projette un portrait intérieur, une sobre émotion, une légitimité totale et inaboutie, dans une histoire d'une prévisibilité inouïe et tendue vers sa conclusion funeste.
Le film résonne alors à la fois comme un discours métaphysique, proche d'une tragédie avec en son final une catharsis insatisfaisante.
Même en prenant un connard fini comme adversaire, Chabrol réussit à mettre à l'épreuve le spectateur dans son intégrité morale et à tester le caractère insoluble / sans issue d'un possible crime, même le plus légitime.
Et à la fois, pour celles et ceux qui ont un doute sur cette lecture de film, ce Chabrol a l'avantage de se laisser regarder sans filtre, de manière basique, comme bien souvent chez ce réalisateur accessible et peu démago, autrement dit on peut regarder cette enquête à la sauce revancharde comme un Colombo. Cela ne dénature en rien le film et c'est ce qui fait sa force : son intelligence et sa popularité.

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