L'image retrouvée

Avis sur Redacted

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Un texte apparaît à l'écran. Grosso modo, il y est dit que ce qui va suivre est factice, et qu'il s'agit d'une mise en scène. « This film is entirely fictionnal ». Puis, un marqueur vient, et censure ce mot, « fictionnal ». Oh ?
Un deuxième terme est noirci, puis un autre, encore un, et ça continue jusqu'à ce qu'il ne reste plus de ce paragraphe plein de bonne foi que 8 lettres, 8 petites lettres qui se remettent en ordre pour former un mot, un titre, et un acte sans appel : « Redacted ».

« Redacted » : édité, rendu propre à la publication.
« Revu et corrigé ».

Dès l'ouverture du film, le problème est posé. Il y a pour De Palma un désir d'effacer la fiction, de réduire à néant l'illusion, il y a volonté dans Redacted de désamorcer la manipulation.
Car on le sait, si l'image a le pouvoir de dévoiler, elle a aussi la capacité félonne de déguiser, de masquer, de tromper. Et à ce topos depalmien de la confrontation entre manipulation visuelle et image-vérité, le sidérant brûlot pacifiste Redacted donne une résolution.
Il s'agit d'un film inspiré par le web, d'une retranscription d'images et témoignages trouvés sur Internet. C'est donc une reproduction, et une redistribution de ces sources. Il y a transmission du contenu, mais aussi modification et censure : l'objet est fictif, il ne faut pas l'oublier.

Ainsi, si Redacted est d'une spontanéité sans égal, ce n'est logiquement pas par la véracité de ce qu'il présente, mais parce qu'il se donne constamment à voir comme un matériel factice, en partie grâce à ces transitions bizarroïdes, parfois à la limite du Powerpoint, qui empêchent l'illusion de fonctionner pleinement.
De fait, la manipulation est partout apparente dans Redacted : qu'il s'agisse des sites de propagande terroriste qui vantent la barbarie grâce au pouvoir de la vidéo, des fréquentes références à un gouvernement américain tentant de dissimuler les bavures de son armée, ou de cette dernière scène dans laquelle des applaudissements hypocrites et idiots étouffent les pleurs d'un soldat. La vérité de l'horreur et (plus grave) de l'affect est dans ce dernier cas refusée d'un bloc, quitte à lui appliquer un voile de patriotisme éhonté pour la cacher.

Aussi cette omniprésence du faux-semblant incite à se demander si les sources étant multiples, la vérité ne se dissimulerait pas dans l'une d'entre elles.
Or, c'est plus complexe que cela : les sources sont abondantes mais celles-ci – chose inédite chez De Palma – ne sont pas contradictoires.
En effet, le récit est extrêmement linéaire, et arbore ainsi une cohérence de sens qui laisse pantois tant elle fait fi de l'adversité. Les points de vues peuvent être ennemis, ils peuvent ne pas avoir les mêmes objectifs : ils se rejoindront toujours, en une seule vérité régie par les choix du cinéaste. Une perspective unique, sans aucune contradiction et en dépit de la fragmentation du film en différents supports.

Et même lorsque l'image factice renvoie à la véritable photographie (dans le diaporama final), la discordance n'existe pas, et la ressemblance est troublante. C'est que Redacted est un exercice de style consciencieux : l'imitation de ce que De Palma veut transmettre est impeccable, et lorsqu'il emprunte des formes visuelles, il le fait avec une rigueur qui va parfois jusqu'à discrètement lorgner du côté du pastiche (le documentaire français est si tangible qu'il en devient presque drôle).

Ce jeu de ping pong entre l'artificiel et l'authentique prend une dimension absolument vertigineuse lorsque le dernier plan, la dernière photo, la dernière image du film est dévoilée : il s'agit de la jeune fille de 15 ans, après son viol et meurtre. Cette photo (qui est une mise en scène) renvoie à un autre plan du film, qui cadrait le même coin de pièce, sans le corps de la jeune fille. Il ne restait qu'une tâche de sang. Elle est là, l'image manquante sur laquelle se construit le cinéma de De Palma, et l'ultime plan de Redacted est son dévoilement. Une exposition, frontale, réelle et pourtant mise en scène, d'un fait révoltant. Il ne s'agit plus ici de faire fictionner le vrai (comme Oliver Stone n'a pas cessé de faire fictionner son expérience au Vietnam), mais de le faire jaillir avec violence à partir de la fiction.

C'est pour ça que Redacted est un film choquant : il est d'une spontanéité parfaite (par la brutalité de son matériau), et pourtant cette spontanéité se mêle à un environnement de manipulation et de fausseté. Cette ambivalence, dissonante et complexe, dérange profondément.
C'est que cette ambiguïté suggère la possibilité d'un enfumage. Jusqu'où va le vrai dans tout ça ? Où est la censure ? Et de ce fait : où est la sincérité du cinéaste ?

Celle-ci se trouve dans le geste même du cinéaste (reproduire des sources trouvées sur Internet). Un geste implacable, rhétorique, puisqu'il s'agit d'une furieuse réponse à toute forme de suspicion. Pas d'enfumage ici : la fiction, c'est le bazooka de Redacted contre la censure, aussi ne s'agit-il pas seulement d'affirmer la véracité de tout ce qui est montré dans le film (puisque tout cela n'est que mise en scène), mais de dire, par l'imitation, que la vérité de la guerre est à portée de main, qu'elle pullule sur la toile. Et qu'on peut aller la chercher.
Il s'agit donc plus, bien plus qu'une simple dénonciation. Redacted est un hurlement, un hurlement de rage pourtant diablement intelligent, un hurlement pour la reconnaissance de cette masse incommensurable d'horreurs ignorées. Un hurlement pour dire qu'elle est là, sous nos yeux, celle que l'on cherche, celle que l'on désire : la véracité. Il suffit de faire le tri, il suffit de faire se répondre les sources contradictoires. Il suffit aussi d'avoir un transmetteur.
Et De Palma a donné au cinéma ce rôle de transmetteur. Rarement film n'aura été aussi légitimement messager que Redacted.

C'est alors à la toute fin du film, après un diaporama écrasant de violence, qu'ébloui, terrassé, on s'en aperçoit. Celle qui était perdue au milieu d'un magma de sources contradictoires, celle qui était noyée dans un amas de mensonges éhontés, l'image qui manquait expose désormais sans pudeur sa terrifiante pureté.

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    Deux Spielbergs au sein du classement, et puis deux Kurosawas, c'est un peu excessif me direz-vous... Ce à quoi je répondrais...

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