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Salo ou les 120 journées de Sodome par FrankyFockers

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Même si relativement peu de gens ont vu Salo lors de sa sortie en 1975, il est souvent décrit comme un film extrême, repoussant les limites de la représentation jusqu'à un degré encore inédit. L'histoire de ce film est simple puisqu'il s'agit de l'adaptation, somme toute assez fidèle, des 120 journées de Sodome du Marquis de Sade. Sauf que Pasolini a eu l'idée, qui lui coûta peut-être la vie, de transposer ce récit dans la république fasciste de Salo. Quatre notables s'isolent dans une grande propriété en compagnie de 16 adolescents captifs (autant de garçons que de filles), quelques soldats et quatre maquerelles (trois conteuses, une pianiste). Le but du jeu : s'inspirer des récits (construits en trois cercles, des manies, de la merde et du sang – transposition des « passions » sadiennes -, tous allant crescendo dans l'horreur) des trois narratrices pour assouvir tous leurs fantasmes sur les jeunes gens, sans aucun tabou.
Il faut dire qu'à cette époque, 1975 donc, Pasolini ne croyait plus en rien, surtout plus en l'amour, ni en la beauté des corps, qui ont pourtant illuminé l'ensemble de son œuvre. Il venait de mettre un terme à sa « trilogie de la vie », respectivement Le Décaméron, Les Contes de Canterbury et Les 1001 nuits, films qui célébraient l'épanouissement dans l'amour physique. Désabusé, revenu de tout (la sexualité, la politique, la religion ?), il décide alors d'adapter l'inadaptable, de transformer sa « trilogie de la vie » en tétralogie dont le dernier acte serait la mort.
D'abord interdit en Italie, Salo, film-choc, suscita bon nombre de scandales, laissant presque pressentir la mort du poète. Et c'est ce qui arriva. La nuit du 1er au 2 novembre 1975, on retrouva son corps, démantibulé, massacré, sur une plage d'Ostie, en banlieue romaine. Cette même plage où Nanni Moretti se rend en pèlerinage en Vespa dans Journal Intime. On a accusé son jeune amant, soupçonné l'extrême-droite, mais le doute plane toujours aujourd'hui. Salo l'a assassiné, ce fut le film de trop. La conclusion logique de ce qu'il raconte.
Il y a quelques semaines, Salo est ressorti sur les écrans français, permettant à ceux qui ne l'avaient pas vu d'enfin juger sur pièce, et à ceux qui le connaissaient déjà de se confronter à ce pour quoi il est conçu : le grand écran, l'obscurité, le silence absolu (car lors d'une projection de Salo, les pop-corn et autres messes basses ne viennent même pas à l'esprit du plus dissipé des spectateurs). On a donc pu se (re)persuader que si ce film est effectivement dérangeant, il ne pousse pas hors de ses gonds, il n'incitera jamais aucun adolescent à aller répéter sur une camarade de classe ce qu'on lui a montré. Car Salo est un objet tout aussi intellectuel qu'abstrait, complètement déréalisé dans sa représentation de la violence.
Ce qui affecte tant en lui, c'est qu'il s'agit d'un film qui nous regarde et qui nous renvoie une image de nous-mêmes, comme être humain et aussi comme spectateur, dont nous nous passerions bien. Car pour les quatre notables, les jeunes gens qu'ils torturent n'existent pas en tant que personnes, ils ne sont que des réceptacles à fantasmes, des écrans rendant visibles leurs projections mentales. En cela, le « cercle du sang », éprouvante et dernière partie du film, est l'épisode le plus démonstratif. Chacun à leur tour, les quatre hommes prennent place dans un fauteuil face à une fenêtre et, au moyen de jumelles, observent, tout en se faisant branler par une main de passage, leurs trois comparses torturant jusqu'à la mort. Nous prenons alors conscience que, nous aussi, nous assistons au spectacle et que notre rejet, notre dégoût, est une forme de jubilation, de jouissance. Nous sommes alors prisonniers de ces images, conscients de l'être et en tirons une certaine satisfaction. Nous avons vu ce qu'il est interdit de voir, nous sommes coupables.
A cette époque de sa vie, Pier Paolo Pasolini pensait que la société était corrompue. Par le pouvoir de l'argent, des médias, de l'image. Le sexe n'était plus alors un accomplissement de soi mais participait de cette logique de destruction. Il ne se trompait guère. Aujourd'hui, quel que soit notre âge ou notre condition sociale, nous sommes nous aussi confortablement assis dans un fauteuil à regarder, en se délectant, des jeunes gens souffrir et expérimenter toutes formes de « passions ». Nous regardons « Loft Story ».

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