#10 J'ai vu... Sex and Fury (1973-Norifumi Suzuki)

Avis sur Sex and Fury

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Lorsqu'on avait parlé de They call her one eye, on s'était intéressé à une particularité du film, qui était de rendre le pouvoir à son personnage principal, bafouée, désintégrée à l'image, par l'image elle-même, en lui prêtant une temporalité (le ralenti) qui lui permettait littéralement de sortir du contexte de chaque scène, de chaque plan, du tournage lui même pour devenir une pure forme, quasiment abstraite. On voyait bien, par exemple, comme la comédienne Christina Lindberg n'était pas tout à fait à l'aise avec les mouvements du karaté. Dès lors, comment faire croire à sa puissance physique, à sa supériorité, notamment face à deux policiers patibulaires lors de la scène de l'entrepôt. Ce ralenti, cet effet de montage ici exprimé dans son extrême (et quel ralenti, je le redis: quelque chose de vraiment unique dans l'Histoire du cinéma!) permettait de magnifier la comédienne dans son mouvement, de rendre ce même mouvement "crédible", presque surréaliste, comme si l'on assistait, éberlué, à la naissance des travaux de Muybridge sur la décomposition du mouvement du cheval. Elle incarnait dès lors l'expression de la puissance même, de la supériorité, de l'indépassable, de l’indicible, l'insaisissable, ce qui anime, la nature même du vivant, dans son expression la plus simple. Magique presque, ou occulte.
Son corps meurtrie retrouvait une virginité nouvelle, une enveloppe toute neuve faîte de cuir et d’œillère emblématique pour parfaire sa métamorphose en icône de cinéma pop.
Avec Sex and Fury, on retrouve Christina Lindberg, mais de loin, toujours avec ce prétexte érotisant qui permettait de filmer les corps sans à priori, mais comme un rappel de la situation précédente, comme une survivante de ce système filmique, comme un après des événements de They call her one eye. Christina Lindberg occupe donc une périphérie, un décors presque, qui est celui d'un autre cinéma, le pinku eiga, fait du même terreau, dans lequel des femmes souvent violentés parfois se rebellent et tentent de se rendre justice elle-même.
Sex and Fury reprend pleinement possession du ralenti qui fut la force de They Call her one eye, et le décuple mille fois, et de mille façon: arrêt sur image simulé, gros plan fixe devenant un plan large sans aucun mouvement de caméra, jump cut et surimpression, etc... le film fourmille de mille idées visuelles, jusqu'à l'étourdissement, et toutes ces idées sont, bien sûr, au service Reiko Ike, la comédienne principale, dont le personnage principal qu'elle incarne est tourmentée sans relâche de son apparition jusqu'à la fin du film.
Il n'y a qu'a voir la scène du bain, très tôt dans le film, pour s’émerveiller de la nudité du personnage, apparaissant vulnérable, et pourtant s'avérant véritable arme à tuer, à massacrer ses adversaires comme le montrera la suite de la séquence. Difficile également, là encore, de ne pas penser à l'étude de Muybridge sur la décomposition du mouvement de figures humaine, hommes ou femmes, tous nus et dans des situations aussi variée que naturelle, voir symbolique ou allégorique, iconoclaste sûrement, olympien donc, toujours fascinant.
De Muybridge a Sex and Fury, il n'y a qu'un pas, littérallement.
Dans Sex and fury, l'érotisme est un faux semblant, et la nudité est une arme qui tranche le cadre comme le sabre tranche les membres et les jugulaires... Les geysers de sang sont autant de déjections sexuelles qui proviennent de toute façon tous exclusivement des hommes.
Reiko Ike et Christina Lindberg, malgré le désir des hommes, et des spectateurs en général, différeront leur affrontement, jusqu’à l'annuler complètement, comme si la périphérie continuait dès lors avec ses propres conventions, tandis que le centre du film s'élevait à un autre niveau de jeu.

Troquant la sécheresse aride de They call her one eye pour la froideur humide de Sex and Fury, l'intention d'un genre (le rape and revange) achève de transformer Ocho Inoshika, le personnage incarné par Reiko Ike, hasard de mon calendrier, non pas en Special Lady ou en Lady Gaga, deux autres figures insaisissables de mes proches expériences de spectateur, mais en Lady Snowblood, véritable archétype du genre dans l'archipel cinématographique et culturel japonais.

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