Dead Zone

Avis sur Stalker

Avatar Velvetman
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Depuis le début de sa carrière l’Homme est au cœur du cinéma d’Andrei Tarkovski : sa conscience, ses croyances, ses doutes, ses souvenirs. Avec Stalker Andrei Tarkovski s’immisce dans ce qu’il y a de plus troublant : le désir. Alors qu’il s’était déjà essayé avec Solaris à la science-fiction, le cinéaste réitère l’expérience avec Stalker : toujours avec la même ambition. Même s’il reste bien éloigné des carcans habituels, la science-fiction qui réapparaît dans cette œuvre est adéquate au cinéma d’Andrei Tarkovski : imaginer un monde mystérieux pour mieux remodeler sa vision du réel. La création de cet univers lui permet aussi de créer un espace-temps singulier, opaque et songeur qui s’alimente par la stratification de ses plans et le changement de couleur qui s’opère dans sa description des lieux : passer d’une réalité à un rêve, d’une conscience à une autre.

Tout comme Solaris, Stalker emmène ses personnages dans un lieu qui interroge beaucoup l’humain. Le fait fantasmer sur ses possibilités, ses opportunités cachées. Les « Stalker » sont ces passeurs qui amènent des « malheureux » dans une Zone aussi mystique que dangereuse, que l’on dit sacrée, radioactive ou crée par une météorite : une zone qui réalise le désir des personnes qui y pénètrent. Un temple qui touche au sacré. Ou de la légende urbaine.

Andrei Tarkovski filme alors le périple d’un écrivain en manque d’inspiration, d’un physicien aux motivations troubles et leur « Stalker », guide spirituel habité par le respect inébranlable de la Zone. Un récit qui prend racine dans les profondeurs de l’humain et qui deviendra le portait fracturé de trois êtres aux certitudes mises en difficulté par leur orgueil, leur avidité ou leur souffrance quotidienne. Se rendre jusqu’à cette Zone n’est pas une chose simple à faire ; les autorités locales interdisent l’accès de cet antre car elles en ont trop peur. Le film d’Andrei Tarkovski débute dans cette perspective narrative, qui dans ses trente premières minutes prend des allures de films d’évasion.

Alors que Solaris et Le Miroir avait mis la couleur au gout du jour dans le cinéma d’Andrei Tarkovski, c’est un sépia boueux qui tapisse les murs de Stalker. Et c’est foudroyant de beauté, donnant alors un cachet post apocalyptique à ce monde industriel en perdition : gorgé d’eau, pollué d’une fumée mutante, de bâtiment délabré par la misère. On retrouve alors chez Tarkovski cette capacité à exposer la perdition humaine dans ce qu’il y a de plus moribond, de plus cruel. C’est dans ces ruelles exiguës que nos trois protagonistes vont devoir éviter de se faire prendre par les patrouilles de police pour accéder à la Zone.

Mais si la tension se fait ressentir par le mystère qui entoure cette Zone, par le montage qui quadrille cette poursuite à l’aveugle, une chose à évoluer chez le réalisateur : une logique sensitive rencontrée avec Solaris. La contemplation mais dans un degré encore plus latent. Dès ses premiers plans, cette vue qui observe dormir la famille du Stalker, les mouvements de caméra sont moins amples, plus lents et rigoureux dans leur intonation. Comme si la contemplation avait laissé place à une ossature encore plus indicible : la méditation, comme si tout se déroulait dans la tête des personnages.

C’est prégnant, étouffant mais majestueux : comme lors de cette sublime séquence sur la draisine, qui ramène à la scène de Tokyo dans Le Miroir : ce moment d’apaisement et de doute avant d’arriver au lieu propice. Et c’est lorsque les protagonistes parviennent à atteindre leur but, se rendre à la Zone, qu’un tout autre film commence. Déjà par le biais de la couleur qui revient à l’écran, comme pour sacraliser la richesse naturaliste de la Zone, lieu qui selon le Stalker est le dernier endroit au monde qui permet de retrouver l’espoir.

La végétation qui reprend ses droits sur l’industrialisation. Pour accéder à la fameuse chambre qui réalise les désirs de ceux qui pénètrent en son sein, le cheminement ne va pas se faire sans obstacles, aussi labyrinthiques que la mémoire d’Aliocha dans Le Miroir, comblé de pièges selon le « Stalker ». Pièges qu’on ne verra jamais, pour fausser les pistes, alimentant alors les doutes sur sa réalité divine et sur la dimension réelle de la puissance mystique de cette Zone. Quelque de chose de Supérieur y prend refuge. Ou pas. Et si tout n’était qu’un mirage, un espace aliénant qui n’est autre que la conscience humaine, le soi intérieur. Comme l’océan infini de Solaris.

Agencé comme une sorte de huis clos, dans ce personnage mouvant qu’est la Zone, cette deuxième partie de film est surtout pour Andrei Tarkovski un moyen de guetter ses trois protagonistes émettre des doutes sur leur condition, leur volonté et leurs désirs. Leur place dans le monde. Qu’est-ce que je souhaite réellement ? Pourquoi voudrais-je cela ? Suis-je celui que je décris ? A aucun moment du film les personnages sont nommés : leur présence s’efface au profit du leur concept : l’écrivain pour l’art, le professeur pour la science et le Stalker pour la foi.

Ces trois notions vont alors se confronter, se questionner, se diluer dans des monologues aussi éreintants que fabuleux, faisant de Stalker un véritable récit initiatique sur la condition humaine et la remise en question de ses valeurs. Au retour de la Zone, le quotidien végète de nouveau, l'émotion se fait terrassante et la foi du Stalker est déchue devant le manque de croyance de l’humanité qui l’entoure. Et Andrei Tarkovski utilise le même processus impressionnant qu’avec Solaris : mettre l’Homme dans un environnement qui dépasse le cadre de ses connaissances pour mieux le faire réfléchir sur soi-même.

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