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Tai Chi Master par Doctor Lou

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A première vue, ce Tai-Chi Master n'a rien d'original avec un scénario fort classique. Et pourtant... Vous avez face à vous ni plus ni moins qu'un chef d’œuvre, l'un des plus importants neo wu-xia-pian 90's (comprendre dans "neo", toute la production qui suivra Il était une fois en Chine) et cela, à plusieurs niveaux...
Pour bien le comprendre, il faut d'abord avoir en tête la structure classique du film de kung fu. Divisé en 3 parties de longueurs différentes, il commence toujours par un drame ou une injustice qui surgit dans les quinze/vingt premières minutes, suivit du difficile apprentissage d'une prise spéciale ou carrément d'un art martial complet par la victime qui cherche à se venger, représentant, peu ou prou, plus de la moitié du film. Cela se termine enfin généralement par un unique combat dantesque assez long (jusqu'à vingt bonnes minutes) où le bien triomphe du mal grâce à la technique dûment apprise. Je passe sur l'élévation spirituelle de l'apprentissage qui est intrinsèque aux arts martiaux.
Ça, c'est la base.
Sur le papier, Tai-Chi Master propose à priori la même chose avec trois grands moments : la rupture entre les deux frères d'armes, l'apprentissage de Jinbao (Jet Li), et sa victoire face à Tianbao (Chin Siu-Ho).
Jusque là, tout va bien.
Pour autant, sur la pratique, tout est chamboulé. La fameuse rupture - donc la première partie introductive - arrive au bout d'une heure de film et l'apprentissage en lui-même est extrêmement court (un quart d'heure). Seul le final correspond au schéma habituel. Ce parti pris a priori inoffensif a des conséquences énormes sur la narration.
Il est évident que ce qui intéresse le réalisateur, c'est de présenter en profondeur ses personnages, montrer leur relation, développer ce qui justifiera leur future séparation. Pour s'offrir ce privilège et donc empiéter sur la longueur du plat principal que représente habituellement le fameux apprentissage, Yuen Wong Ping va régler la question dans les 5 premières minutes, en faisant déjà de nos deux héros d'exceptionnels combattants - l'effet Shaolin sans doute (on notera par ailleurs le fait amusant qui veut que dans ce film, l'intrigue démarre à partir du départ de Shaolin alors qu'habituellement, y rentrer est l'objectif).
Ça, c'est fait, semble donc nous dire le metteur en scène.

Deux héros donc, deux amis presque frères, mais deux caractères différents. Un frondeur et un suiveur. Ce sont deux rebelles dont un qui s'ignore.
Ce qui est intéressant, c'est que le personnage de Tianbao, le rebelle dans l'âme, s'en prend toujours au système, mais pas parce qu'il est contre celui-ci - on l'apprendra par la suite - mais parce qu'il ne peut pas l'intégrer comme il le souhaiterait, ou plus exactement comme il estime qu'il le mériterait. Cette rébellion individualiste est ironiquement la volonté profonde de Tianbao à rentrer dans le rang et, par cela, atteindre le pouvoir et être respecté. C'est sa conscience très nette de ce qu'il veut et de comment il peut l'obtenir qui générera sa séparation d'avec Jinbao.
Lui, c'est le rebelle de cœur, le rebelle sur le tard. Brave et naïf, c'est dans sa confrontation au monde qu'il va s'éveiller et se révéler - en cela son apprentissage sera d'ailleurs multiple comme nous le verrons. C'est dans la relation avec le peuple qu'il va trouver sa place et, s'il aime lui aussi montrer ses prouesses physiques, il cherche avant tout la bonne manière pour le faire, celle qui lui paraît juste (sa situation à Shaolin lui convenait d'ailleurs tout à fait). Au départ, il est un combattant pour le plaisir quand Tianbao l'est pour être le plus fort. Par la suite, s'il va adopter la stratégie de son frère ennemi, c'est uniquement pour le vaincre et faire régner la justice.
Deux philosophies quasi politiques, ce qui n'étonnera personne de la part d'un pays comme la Chine, toujours prompt à diffuser son message - certains diront "propagande" - dans les arts. L'individualiste qui veut le pouvoir contre celui qui se bat pour la communauté et pour l'égalité... Pas besoin de faire un dessin.
De la séparation émotionnellement difficile pour les amis suivra rapidement la confrontation physique qui marquera la fin de la première partie.
Jusque là, en effet, chacun traçait sa route avec plus ou moins de respect pour l'autre, mâtiné toutefois d'une logique incompréhension. Le combat, en revanche, marquera par sa dureté : Tianbao trahit ses anciens amis en devenant, qui plus est, un monstre sans cœur. Son humanité perdue va le rendre particulièrement peu subtil alors que son combat interne avait fait de lui le personnage principal de ce début de film, plus complexe que Jinbao, plus intéressant aussi. Il devient alors une caricature du Bad Guy pur et dur laissant, de fait, la place à Jinbao, que ce soit dans l'intrigue que dans l'intérêt que le spectateur peut avoir pour lui.
Mais Jinbao est sévèrement blessé...

La deuxième partie commence alors par sa lente guérison et permet au film de développer un aspect que l'on a vu jusque là assez sporadiquement : la comédie. En effet, Jinbao n'est plus ce qu'il était, sa dépression post-traumatique la rendu quasi autiste créant des scénettes humoristiques quelque peu vaudevillesques (une constance de l'humour asiatique, et chinois a fortiori) . Ce n'est pas particulièrement fin et ne fera rire que les gosses mais l'adulte, lui, devrait quand même sourire aux situations présentées. Ce n'est pas honteux, cette partie plus légère ayant l'avantage d'être courte et de proposer un instant de détente. Évidemment, Jinbao, que sa petite amie incarnée par la sublime Michelle Yeoh et un lâche aubergiste tentent de ramener à la raison et au combat, va finalement avoir ZE révélation. A l'instar de sa prise de conscience idéologique révélée par son immersion dans le monde, sa résurrection, elle, va venir de sa découverte de "l'univers". Comprenant la force des éléments face aux objets, il va créer le Tai-Chi, art martial se basant particulièrement sur les mouvements extérieurs, les éléments, la gravité, l'harmonie entre l'homme et la nature en gros.
Comme c'est Jet Li, ça ne va pas durer plus de cinq minutes pour qu'il devienne vite un "maître" (encore une fois, le prélude du film, le montrant comme un combattant exceptionnel permet ce type de raccourci). Je sais que ça a l'air un peu con con dit comme ça, mais encore une fois, voilà deux philosophies - et pas n'importe lesquelles - qui s'affrontent, le final ne le démontrant que plus.

Tianbao puise sa force de lui même, de sa volonté à être le meilleur, mais de façon totalement individualiste, ce qui lui donne au moins le mérite de s'être fait tout seul. Il sacrifie tout, jusqu'à l'amour, pour sa réussite. En revanche, son tempérament et son comportement le rendent fortement antipathique : pas une seule personne ne l'apprécie et, s'il est respecté, c'est uniquement parce qu'il est craint. De fait, lors du combat final qu'il perd petit à petit, pas un seul de ses compatriotes ne va l'aider. Vous y voyez le symbole d'un dictateur ? Et si j'vous disait qu'en plus c'est un chef militaire... Bref !
Ça n'a donc rien d'étonnant que l'art martial crée par Jinbao est intrinsèquement lié à ce qui l'entoure, en totale opposition avec celui de Tianbao qui se concentre sur lui-même. Il puise ainsi l'énergie des éléments, voire même de son adversaire, pour que le combat soit gagné. Ce n'est donc pas simplement son combat contre Tianbao qui clôt Tai-Chi Master - c'est presque secondaire - mais bien celui du peuple contre l'oppresseur.
Voilà pour le fond. C'est quand même pas si mal, non ?
Et la forme alors ?

Un film de Kung-Fu n'étant rien si les combats ne suivent pas, inutile de préciser que ce métrage nous offre un festival de superbes bastons, dont 3 mémorables résumant finalement assez bien 3 types de cinéma de Kung-Fu : le combat dans l'auberge entre les rebelles et les militaires - un classique - se veut avant tout une démonstration de corps à corps assez réalistes (l'espace étant limité pour les sauts de 5 mètres de haut) usant habilement des objets du décors comme dans les classiques de Liu Chia-Liang. Le 1er combat entre les frères ennemies avec Yeoh en guest, est quant à lui, une superbe démonstration de combats aériens avec moult jeux d'équilibres tous plus acrobatiques les uns que les autres, nous rappelant par exemple le combat d'échelles d'Il était une fois en Chine. Enfin, le combat final, étonnamment expéditif puise plus son inspiration dans les métrages fantastiques des années 80, le duel entre Tianbao et Jinbao relevant plus d'une confrontation entre deux dieux vivants.
Entre ces 3 combats, ça n'arrête pas une seconde, depuis les gosses de shaolin, jusqu'à Michelle Yeoh et son luth, en passant par d'épiques combats militaires... Faut dire aussi que le réalisateur, en plus d'avoir de la bouteille, est un chorégraphe émérite (parmi ses hauts faits d'armes, mentionnons Il était une fois en Chine, Tigre et Dragon, Kill Bill...).

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