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The Duke of Burgundy

Avatar Gilles Da Costa
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La spécialiste des papillons Cynthia et sa jeune compagne Evelyn entretiennent une relation masochiste dominante-dominée rythmant leur vie toute entière.

Pourtant, sous le vernis de cette mécanique bien réglée, commence à poindre une réelle dissension entre les deux femmes mettant en danger leur couple.

Comme l'extraordinaire second long métrage de Peter Strickland Berberian Sound Studio, The Duke of Burgundy est une oeuvre unique, fragile. Un film riche et labyrinthique, décortiquant une relation masochiste sans vraiment être un film "sur" le masochisme.

Car ce qui nous intéresse ici avant tout, c'est cette dynamique précise et délicate qui unit Cynthia et Evelyn. Ce rapport de force tendre, pourtant basé sur des faux-semblants. Ainsi, dans un premier acte simulacre presque entièrement composé de minuscules rituels constituant le jeu de rôle régissant la vie de couple des deux femmes, Strickland nous immerge dans une routine semblant d'abord organique avant de révéler progressivement son artificialité.

Car si Cynthia apparaît dans un premier temps comme dominante, imposant ses règles à une Evelyn soumise et obéissante, les failles de cette mise en scène commencent rapidement à apparaître. On réalise alors que The Duke of Burgundy est avant tout un film sur la concession dans le couple, sur la tolérance. Cette abdication de soi nécessaire pour permettre à l'autre d'exister. Intelligemment, Peter Strickland choisit de structurer son film de manière cyclique et n'hésite pas à reproduire certaines scènes à l'identique en alternant les points de vue ou en modifiant quelques détails révélateurs. Il nous immerge ainsi dans le quotidien éminemment scripté des deux femmes, afin de nous faire ressentir le poids de cette mise en scène accablant Cynthia toujours un peu plus chaque jour.

Hommage doit être rendu aux deux comédiennes Sidse Babett Knudsen et Chiara D'Anna qui portent entièrement ce film sur leurs épaules. Leur jeu sensible, d'une précision effarante, parvient à arrimer cette histoire dans une certaine réalité, à recentrer l'attention du spectateur sur l'humain plutôt que sur l'aspect potentiellement sulfureux du masochisme. Ainsi, si la recherche du plaisir psychologique et sexuel dans la soumission est ici omniprésent, il ne représente pourtant qu'une simple toile de fond, jamais exploitée de manière outrancière ou caricaturale. On parvient alors facilement à s'attacher à ces deux femmes en quête d'harmonie, et leur amour bien perceptible n'en est que plus touchant. Ainsi, The Duke of Burgundy s'adresse à tous et pose des questions dépassant largement les notions d’homosexualité et d'hétérosexualité pour s’intéresser à la nature même de l'amour, aux racines du lien affectif.

Au-delà de ce passionnant socle thématique, The Duke of Burgundy est également un film somptueux à tous points de vue. Dés le très beau générique d'ouverture encore réalisé par Julian House - déjà à l'oeuvre sur Berberian Sound Studio - sur fond de musique rétro signée par le groupe Cat's Eyes, le film impose une patte graphique unique rendant encore hommage au cinéma italien des années 70. Puis, appuyée par la photo dense et travaillée de Nicholas D. Knowland, la réalisation de Peter Strickland sublime chaque plan, chaque moment et nous plonge dans un univers achronique éthéré où chaque détail semble soigneusement pensé.

D'une beauté quasiment hypnotique, The Duke of Burgundy fascine par son aspect neo-gothique en harmonie total avec son sujet. Impressionne pas sa précision dans la composition des cadres. Le film se permet même quelques épisodes psychédéliques délectables, affirmant encore son identité visuelle marquée, sa facture impeccable.

Il serait malhonnête de ma part de ne pas reconnaître que ce film est toutefois une oeuvre relativement hermétique qui ne passionnera pas tous les publics. La métaphore de l'entomologie, omniprésente tout au long du métrage, semble d'ailleurs utilisée par Peter Strickland comme une véritable déclaration d'intention. The Duke of Burgundy est ainsi une étude précise, à la loupe, d'un couple en pleine mutation. Ici, chaque minuscule détail compte, malgré son apparente insignifiance. On comprendra dès lors que certains spectateurs puissent être rebutés par une telle méticulosité dans l'étude de personnages et ne trouvent rien d'autre dans ce métrage qu'une belle coquille vide, si leur attention ne se focalise pas comme il se doit sur les sujets auscultés.

Pour les autres, The Duke of Burgundy sera une expérience immersive qui restera en eux longtemps après le visionnage. Un film rare, à la fois thématiquement vulnérable et plastiquement solide, qui confirme avec force le talent d'un metteur en scène dont on attend le prochain projet avec impatience.

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