La haine en héritage

Avis sur The Hate U Give – La Haine qu’on donne

Avatar Red Arrow
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Comme n'importe quel passage obligé de l'éducation d'un enfant, le père d'une famille afro-américaine explique à sa jeune progéniture comment se comporter lors d'une arrestation policière pour éviter qu'elle dégénère... La conversation a beau être appréhendée comme normale, elle ne l'est évidemment pas. Le fait d'assimiler une explosion de violence lors d'un contrôle policier de routine à une issue presque obligatoire est déjà une forme de résignation face à la banalité d'une situation qui ne devrait pas l'être. Surtout, la peur de ce père, couplée à ce climat de méfiance et de haine sous-jacentes que ses paroles impliquent, est une maladie que ce dernier transmet à ses enfants, désormais élevés avec cette idée d'un perpétuel danger simplement à cause de la couleur de leur peau. "The Hate U Give" ne pouvait pas trouver meilleure scène d'ouverture résumant toute l'ampleur de son propos et des interogations complexes qu'il induit. Que faut-il faire avec cette "haine que l'on nous donne" ? La combattre drastiquement ou espérer que les quelques pansements/conseils que l'on nous confie pour contrer une de ses potentielles manifestations suffisent à la contenir. Pour ce père, ancien membre d'un gang et militant qui s'est vu offrir une seconde chance avec une famille aimante, la seconde hypothèse est bien entendu la solution : ne jamais faire de vagues et se tenir éloigné des problèmes en acceptant un certain code de conduite.
Quelques années plus tard, nous retrouvons sa fille, Starr, ayant totalement mis en pratique ce leitmotiv pour ne pas se faire remarquer. Aussi bien dans son lycée huppé (et donc composé majoritairement d'élèves blancs) que dans le quartier/ghetto vampirisé par un gang où elle habite, la jeune fille tente de mener la vie la moins conflictuelle possible en se mettant à l'abri de tout ce qui pourrait la faire sortir de ses gonds. Démarrant comme un "simple" film adolescent mettant en lumière le côté caméléon de Starr dans ces deux univers avec sa voix-off, "The Hate U Give" choisit d'abord d'opter pour un ton léger, comme pour mieux traduire l'insouciance encore intacte de cette adolescente qui, tout en remarquant les petits travers des extrémités sociétales qu'elle côtoie, tente de passer à travers de leurs dysfonctionnements.

Et puis arrive la déflagration qui va faire basculer à la fois l'existence de Starr et le déroulement du film. Pour échapper à une fête en train de déraper dans son quartier, la jeune fille s'enfuit en voiture avec Khalil, son amour d'enfance qu'elle vient de rencontrer par hasard. Un policier les fait stopper pour un contrôle et... un coup de feu retentit. Abattu pour une simple erreur de jugement, Khalil meurt dans les bras de Starr, désemparée devant la gratuité et la banalité d'un acte accidentel qui va à jamais bouleverser son existence. Dès lors, "The Hate U Give" va quitter le confort du film adolescent pour aller vers quelque de chose bien plus grand. Attention, il ne se débarassera jamais totalement de cette carapace, il y reviendra souvent pour offrir quelques respirations à la gravité du sujet traité (la réaction très drôle du père face au petit ami blanc par exemple) ou un socle de bons sentiments familiaux servant de boussole à Starr dans son évolution. Mais il s'agira avant tout d'une "couverture" pour suivre le cheminement de l'héroïne confrontée à tous les points de vue possibles entourant ce drame qu'elle a vécu et qui vont peu à peu la forger pour déterminer la voie à suivre. C'est d'ailleurs la grande force de "The Hate U Give", le long-métrage n'élude aucun des tenants et aboutissants du problème sociétal qu'il choisit de mettre en lumière tout n'hésitant pas à malmener Starr prise au piège de leur complexité et des contradictions qui en découlent.

Entre les préceptes de son père, la fausse bonne conscience des élèves de son lycée dissimulant une haine miroir à celle qu'on lui a involontairement inculqué, la vision policière loin d'être aussi manichéenne que l'on veut bien nous faire croire à travers une discussion ô combien pertinente avec un de ses représentants, un caïd voulant éviter un trop grand tapage autour de l'affaire, une avocate au militantisme appuyé et, enfin, la simple reconnaissance de la mort absurde d'une âme soeur qu'elle a côtoyé toute son enfance, Starr va devoir trouver son propre chemin à travers cette nébuleuse d'oppositions dont les a priori réducteurs volent constamment en éclats face à la triste réalité. Ce parcours absolument passionnant par sa mise en lumière d'un mal simpliste qui, tel un cancer, s'est infiltré dans toutes les strates sociétales dans le but d'y devenir irrémédiablement incurable n'a pas forcément vocation à trouver une solution au problème mais simplement, à l'instar de l'évolution militante de Starr, à placer le spectateur devant l'étendue des dégâts pour le laisser bâtir son propre jugement Et, forcément, cela passera à un moment ou à un autre par un sentiment de révolte face à cette transmission de haine insidieuse apparemment inarrêtable pour nous comme pour l'héroïne, le point culminant en sera d'ailleurs double : d'abord par les revendications dues à cette injustice qui ne feront qu'exacerber cette haine par une violence contestataire ne pouvant déboucher sur une résolution ou même un compromis pacifique, puis par une continuation de l'héritage de cette colère encore bien pire car menaçant cette fois le noyau familial de Starr que l'on croyait pourtant intouchable.

Révélant au passage une bonne fois pour toute une fabuleuse Amandla Stenberg (déjà remarquée dans des teen-biduleries pas vraiment à la hauteur de son potentiel comme "Darkest Minds" notamment), "The Hate U Give" est un film d'une pertinence absolue sur l'état des lieux qu'il dresse de la question du racisme au sein d'une société américaine fondée par essence sur le multiculturalisme et qui a pour vecteur l'idée extrêmement ingénieuse de fusionner le regard du spectateur à son héroïne pour le laisser seul juge des arguments de chacune des parties autour d'une tragédie devenue hélas si routinière. Se servant avec intelligence du film adolescent comme tremplin à un examen en profondeur de cette problématique laissée perpétuellement en héritage aux nouvelles générations du pays qui ne savent plus comment la juguler, le long-métrage de George Tillman Jr en devient essentiel, surtout dans une Amérique désormais régie par la haine trumpienne revendiquée comme une force politique. "The Hate U Give" n'a pas pour ambition de la vaincre, seulement de nous démontrer à quel point elle est devenue omniprésente et nous laisser le choix des armes pour la combattre. Tellement essentiel que son visionnage devrait être obligatoire dans les écoles américaines... Et hélas partout ailleurs.

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