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Qu'il est bon de retrouver enfin un cinéma fantastique pertinent et original !

Ce n'est un secret pour personne, le cinéma de genre a effectué une véritable traversée du désert pendant tout le début des années 2000, empêtrés qu'il était dans des jumpscares outranciers et des found-footages incroyablement creux. L'avènement de Blumhouse, permise par le succès de l'inepte Paranormal Activity, semblait être le clou qui allait définitivement enterrer le genre. Dieu merci, un petit revirement a eu lieu et une poignée de cinéastes bourrés de talent ont finalement trouvé le chemin des studios, permettant au fantastique de revivre et annonçant peut-être l'éclosion d'un nouvel âge d'or.

C'est devenu mon petit bonheur : suivre les trajectoires de ces cinéastes, voir comment, à chaque nouvelle oeuvre, ils vont apporter leur touche à ce genre balisé. J'aimer analyser l'évolution de leur style si singulier, frissonner devant tant de créativité pour bâtir des univers terrifiants, être époustouflé par des décisions si radicales...Bone Tomahawk, It Follows, Get Out, Hereditary, The Strangers, Midsommar sont autant de perles que je savoure et que je chéris, pour ce qu'elles m'apportent et pour ce qu'elles représentent dans le paysage cinématographique actuel.
Parmi ces talents, il y a évidemment Robert Eggers, jeune cinéaste découvert grâce au puissant The Witch, sorti en 2016. L'oeuvre nous plongeait au côté d'une famille pieuse du XVIIème siècle tourmentée par une force malfaisante tapie dans les bois. La reconstitution extrêmement rigoureuse ainsi que l'ambiance vénéneuse étaient les deux plus grandes qualités d'un film qui, encore aujourd'hui, demeurent la seule oeuvre à avoir réellement capté l'essence de ce qu'est la sorcellerie. Autant dire que les attentes pour The Lighthouse, qui s'annonçait à la fois plus original et dans la continuité du précédent, étaient immenses.

J'ai donc traversé la frontière pour découvrir l'oeuvre dans ces contrées françaises, le long-métrage n'ayant, à l'heure actuelle, aucune date de sortie dans mon plat-pays. Et la première chose à en dire c'est que le film définit avec plus de précision ce qu'est le cachet "Eggers".
En fait, là où le style d'Ari Aster ou de Jordan Peele se repère via des thématiques particulières, l'exploration du mal-être dans les relations pour l'un, une critique presque satirique des USA chez l'autre, le style Eggers se définit avant tout par sa volonté d'explorer les réalités et folklores d'autrefois. Hier c'était les communautés de colons pieux, aujourd'hui les marins, demain les vikings. Le cinéaste le dit lui-même dans une interview : le monde contemporain ne l'intéresse pas. Ce qu'il veut lui, c'est chercher, découvrir, s'imprégner avant de représenter de la manière la plus fidèle possible. En résulte des dialogues, des visions et des décors particulièrement précieux et qui facilitent grandement l'immersion, que ce soit dans The Witch ou The Lighthouse.

Du point de vue de la mise en scène, les deux films sont dans une continuité certaine mais affichent tout de même des différences importantes. Fan de Kubrick, Bergman et Murnau, Eggers soigne énormément son cadre et ses éclairages. Mais là où The Witch était d'une beauté âcre plutôt sobre, The Lighthouse est plus ouvertement formaliste. Noir et blanc expressionniste, format atypique mais renforçant l'isolement, une ambition plus marquée dans les plans (cette magnifique ascension du phare), le second long-métrage de l'auteur est plastiquement magnifique. Plus que la composition des plans - qui est très soignée évidemment- c'est vraiment l'image en elle-même qui m'a bluffé. Cet appétit pour une esthétique léchée permet de constater que la sécheresse de son premier opus était probablement plus déterminée par le petit budget que par les réelles aspérités de l'auteur. Il en va de même pour l'isolement et le nombre réduit de personnage qu'on aurait tort d'assimiler à une réelle thématique : selon Eggers, ses films sont comme cela uniquement car c'est "cheaper" . Cet immense travail sur le visuel - et sur le son également- opère beaucoup dans le charme de The Lighthouse et promet beaucoup de choses forts excitantes pour la suite de sa carrière. J'aimerais, par exemple, beaucoup voir l'auteur réaliser un Western ou un film dans les mines de charbon. M'enfin, ne nous plaignons pas, les Vikings, c'est déjà bien stimulant.

Le cinéaste ne s'en cache pas ; contrairement à la plupart des autres créateurs, il préfère d'abord imaginer une atmosphère avant d'écrire l'histoire qui va s'y dérouler. Cette affirmation est, à mon sens, assez symptomatique des qualités mais aussi des limites de cette deuxième fournée. Premièrement, il faut dire que je trouve la première partie du film absolument excellente. Pour la forme déjà, ambitieuse, magnifique, organique, adéquate, mais ça, on l'a déjà dit. Pour la lenteur avec laquelle Eggers nous amène dans son récit. L'insistance sur le labeur du personnage de Pattinson, les rugissements sourds du phare, les premières hallucinations sont autant d'éléments qui permettent de s'immerger dans l'oeuvre. J'aime également beaucoup la manière dont les personnages se dévoilent au grès de longues scènes de discussion une fois la nuit tombée. On y découvre doucement les protagonistes. Il y a d'abord Ephraim Winslow, hargneux, mystérieux, auquel on s'identifie rapidement. Mais il y a surtout Thomas Wake, vieux marin sévère et alcoolique mais surtout très énigmatique dans son rapport à la lumière du phare. Le film est donc très fort dans sa mise en place, l'ambiance est posée avec maîtrise, les personnages sont franchement intrigants et on meurt d'envie de connaître le secret du vieux marin, chaque plan tourné vers le sommet du phare accentuant ce suspens. Pour l'instant, le long-métrage ne démontre pas une grande profondeur mais s'avère incontestablement original, prenant, mystérieux, magnifique, tendu. Bref, tout ce qu'on attend d'un excellent récit fantastique.

Sauf que, vers la moitié du film, je dirais qu'il y a une forme de scission. Le film ne devient pas mauvais, non, loin de là, il reste évidemment un objet fascinant et prenant. Mais disons que le long-métrage semble se perdre légèrement et ce vacillement est, pour moi, le signe qu'Eggers n'a pas vraiment trouvé un récit suffisamment solide pour exploiter son incroyable atmosphère. En fait, le film semble être composée de deux œuvres distinctes. La première est un récit fantastique sur le folklore marin empruntant à Lovecraft. Ce récit est pétri de visions fantasmagoriques, joue sur l’ambiguïté du personnage de Dafoe et finit par reprendre ses droits dans les dernières séquences - qui convoquent Prométhée, d'où le rapprochement possible avec Lovecraft. La seconde est un récit sur la solitude, l'alcoolisme, où les remords les plus profonds finissent par resurgir au gré des beuveries ininterrompues...Je n'irais pas jusqu'à dire que cet aspect du métrage est inutile mais disons que les deux parties s'accordent de façon étrange et me font penser qu'Eggers n'avait pas un cap précis. La structure devient en effet assez bancal : les hallucinations s'enchaînent sans grande cohérence, les beuveries entraînent un rapprochement entre les personnages qui annihilent la tension précédemment établie, des éléments centraux du récit sont plus au moins abandonnés avant de resurgir à la fin du métrage (cf : la lumière du phare). J'ai parfois eu l'impression de voir une succession de vignettes assez réussies et perturbantes (la branlette hallucinatoire notamment) mais que ces scènes n'avaient jamais le moindre impact sur la progression du récit ou l'évolution des personnages. Frustrant. Reste alors l'argument suprême, utilisé de façon inlassable pour défendre les scénarios les plus creux ou déstructuré: " C'est pas grave, il faut lâcher prise, faut le voir comme une E-X-P-E-R-I-E-N-C-E". Comme si la volonté de réaliser un film-expérience permettait à l'auteur de s'affranchir de toutes les qualités de cohérence, de progression, de profondeur, de tension... The Lighthouse aurait été une meilleure expérience et un meilleur film avec une structure plus construite et un véritable cap, j'en suis certain.

Bon évidemment, j'ai l'air négatif à présent mais encore une fois, même dans sa seconde moitié - que je situe à l'instant où le vent tourne dans le récit pour ceux qui ont vu le film- reste agréable et comporte son lot de scènes puissantes et mémorables. Toutes les scènes de beuverie sont assez jouissives et sont saupoudrés d'un humour grotesque inattendue et efficace. De même, les dernière séquences font preuve d'une puissance visuelle certaine. Plusieurs plans me resteront clairement en mémoire. Il convient aussi de saluer les excellentes prestations de Pattinson et Dafoe qui, certes, cabotinent énormément mais donnent véritablement vie à leur personnage. Le film n'aurait clairement pas la même aura sans eux.

J'en ressors donc un peu frustré, l'introduction laissait croire à une nouvelle référence dans le cinéma fantastique, je n'ai eu qu'un bon film. En terme d'esthétique et d'identité, The Lighthouse est clairement supérieur à The Witch mais ce dernier m'apparaît tout de même plus réussi car plus cohérent dans son exécution. J'espère qu'à l'avenir, Robert Eggers trouvera des histoires capables de transcender les atmosphères qu'ils instaurent...En attendant, je ne vais pas bouder mon plaisir sur celui-ci, qui reste, à n'en pas douter, l'une des propositions les plus audacieuse et fascinante de cette année 2019.

Newt_
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