A Hollywood, les traîtres ne sont pas toujours ceux que l'on croit

Avis sur Traître sur commande

Avatar Alfred Boudry
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En 2009, pour fêter les 40 ans de ce film injustement oublié, une version restaurée est sortie. Un ami projectionniste m'invita à le voir en matinée. "Ça va te plaire !" me dit-il en souriant. Il ne croyait pas si bien dire. D'autant plus que c'était (mais je l'ignorais alors) le dernier grand film que je verrais en vrai cinématographe. Quelques semaines plus tard, sans crier gare, les projecteurs numériques remplaçaient les bonnes vieilles bécanes à ampoules... et mes yeux cessaient à jamais de s'émerveiller en cinémascope.
Non seulement je considère The Molly Maguires comme un des mes films préférés, mais l'histoire qu'il raconte est emblématique de l'histoire de la condition humaine en général, et de l'histoire des Etats-Unis en particulier. Les amateurs de Howard Zinn et de Naomi Klein comprendront ce que je veux dire et ne sauraient être déçus par ce film.
D'abord, Martin Ritt n'était pas n'importe quel réalisateur ; il avait été mis sur la liste noire en 1951 et il lui avait fallu plus de 15 ans pour retrouver le chemin des studios. C'est lui qui, en 1976, réalisa The Front (Le prête-nom), le premier film à oser parler de la chasse aux sorcières hollywoodienne, film écrit, produit, réalisé et joué par des gens qui avaient tous (à part Woody Allen) été mis au ban de la société pour leurs idées.
Vous l'avez compris, Martin Ritt (mort en 1990) n'était pas du côté des oppresseurs. Ce qui est encore plus étrange avec l'affaire des Molly Maguires, c'est que 40 ans après les faits réels de 1877 (qui furent bien plus graves que ceux racontés dans le film, ceux-ci étant simplifiés), un journaliste britannique démontra que le procès des 19 membres pendus pour terrorrisme en Pennsylvanie, avait en fait été monté de toutes pièces par un consortium de patrons d'industrie, qui cherchaient à réduire leurs ouvriers au silence par la peur ; en effet, des rumeurs de syndicalisation avaient commencé à circuler. Pire encore, les 19 inculpés (pris au hasard dans une association d'entraide) ont été condamnés sur le témoignage d'un seul homme, ce que toutes les constitutions démocratiques interdisent formellement. Cet homme, c'est celui que Richard Harris joue dans le film ; son meilleur rôle, son plus ambigu, son plus tristement humain. Autre bizarrerie: dans la réalité, cet espion infiltré n'était pas flic mais il travaillait pour l'agence Pinkerton. Le problème, c'est qu'en 1970, l'agence Pinkerton (qui avait construit sa réputation en abattant les ouvriers contestataires, en massacrant leurs familles, et qui à une époque, employait plus d'agents que l'Armée américaine ne comptait de soldats !) existait toujours ; il était donc impossible de la citer dans le film. A vrai dire, elle existe encore aujourd'hui même si on ne la voit plus ; elle a été rachetée en 2003 par Securitas AB, le plus grand groupe de Surveillance du monde. Vous savez, ceux qui "occupent" l'Irak.
Le vrai traître, James MacParland, s'est volatilisé après avoir rendu son signalé service aux patrons des mines.
L'autre film auquel The Molly Maguires ressemble le plus, c'est La Porte du Paradis, le film qui a coûté sa carrière à Michael Cimino, et qui parle de la guerre privée que des propriétaires terriens organisèrent contre des fermiers émigrés qu'ils jugeaient gênants. Et il y a aussi Matewan de John Sayles, qui raconte la fusillade qui, en 1920, coûta la vie à 3 ouvriers et 7 agents Pinkerton (la seule fois où le score fut en faveur du peuple). Curieusement, on note un point commun entre ces trois films, pour ne pas dire entre ces trois réalisateurs: c'est qu'ils ne sont pas populaires.. aux États-Unis, du moins. En poussant un peu, on pourrait y ajouter le Revolution de Hugh Hudson..
Une autre raison de voir absolument The Molly Maguires, ce sont les dialogues de Walter Bernstein. Qui, aujourd'hui, est capable d'écrire des répliques aussi cinglantes? Personne. Et vous savez quoi? Au moment où j'écris ces lignes, Walter Bernstein est toujours vivant ! Qui sait ? Peut-être a-t-il continué à écrire des scénarios, dans l'ombre? Des films en gestation que l'on découvrira après sa mort..

Oui, rien que pour la scène où Sean Connery empoigne le cadavre du vieux mineur mort et lui hurle au visage "Pourquoi tu n'as rien dit, pendant toutes ces années? J'étais à côté de toi quand tu es mort, je ne t'ai même pas entendu. Tu savais manier les explosifs, tu aurais pu faire quelque chose; pourquoi as-tu passé quarante ans à fermer ta gueule?"

Bonne question: Pourquoi ferme-t-on sa gueule?

A voir et à revoir sans cesse, jusqu'à ce que le monde change.

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