La Sisyphe

Avis sur Triangle

Avatar Vincent Rigaud
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Après le mémorable Black Death, Triangle est un autre film du réalisateur anglais Christopher Smith à être sorti directement en vidéo dans nos contrées en 2011 (deux ans après sa sortie internationale) et ce, à quelques mois d'écart de son superbe film de chevalier.

Jess (Melissa Georges) est une jeune mère célibataire. Elle accepte de se joindre à une bande d'amis pour une excursion en mer à bord d'un voilier. Pris dans une tempête soudaine, l'embarcation se retourne. Les survivants perdus en mer voient bientôt apparaître un immense paquebot. Une fois montés à l'intérieur, ils découvrent avec stupeur que le navire est désert. Le groupe tente alors d'explorer les lieux afin de trouver la trace d'éventuels passagers. Durant leur exploration, Jess commence à ressentir un étrange sentiment de déjà-vu. Tout change lorsque le groupe se réunit dans le théâtre du navire...

Dès le début, l'intrigue de Triangle semble s'inscrire dans la perspective d'un modeste survival. Le massacre dans le théâtre, brutal et imprévisible, renvoie ainsi inévitablement à une logique de slasher en milieu aquatique. Pourtant, suite à cet événement, le récit bascule subtilement vers un tout autre genre, un des plus casse-gueule qui plus est, le récit de voyage dans le temps. Ainsi, Smith condamne-t-il son héroïne à revivre un événement funèbre qu'elle tentera par tous les moyens (absolument tous) de modifier. Une idée que le réalisateur et scénariste reprend notamment à l'épisode La Nuit du jugement de la cultissime série La Quatrième Dimension lequel se déroulait dans un sous-marin.

(Difficile d'écrire la critique d'un tel film sans en révéler quelques-uns des événements majeurs, donc vous êtes prévenus.)

Subtile et pourtant magistrale, la mise en scène de Smith précipite le récit dans une boucle temporelle via une séquence tout aussi sobre que fascinante. Ainsi, lorsque lors d'une scène charnière l'héroïne contemple son reflet dans un miroir, la caméra glisse progressivement de son côté du miroir à l'autre côté, celui du reflet, tout ceci en plan-séquence s'il vous plaît (Une idée que Smith reprend quasiment tel quel à une séquence du film "La femme au portrait" de Fritz Lang). Dès lors chacun des décors traversés dans le premier acte se trouveront inversés pour un second acte dans lequel Jess, seule consciente du massacre à venir, tentera d'inverser la boucle. Et c'est encore là que le récit de Smith fait fort, car loin de cantonner son récit à un schéma immuable débouchant toujours sur le même événement, le réalisateur et scénariste crédibilise son intrigue en modifiant le comportement de ses protagonistes (tout en convoquant la figure du doppelgänger). Mais la trajectoire de chacun d'eux à beau être différente, leur destinée semble incorrigible. Ainsi, à chaque boucle se superpose son lot de mêmes victimes, ce qui donne d'ailleurs lieu à une des visions les plus explicites et angoissantes que peut nous offrir une telle thématique, l'entassement dans un même endroit d'une multitude de cadavres qui se révèlent être ceux d'une seule et même personne.

Loin de se concentrer sur l'émerveillement suscité par le voyage temporel (nous ne sommes ni dans Retour vers le futur, ni dans Un jour sans fin, ni même dans Timecrimes dont Smith semble pourtant reprendre certains éléments) le réalisateur se sert avant tout de celui-ci pour distiller une angoisse des plus prégnante et implacable à travers la répétition en trois actes d'un même événement dont demeurent inextricablement prisonniers les protagonistes, en particulier l'héroïne seule à subir moralement le voyage temporel. Ainsi chaque répétition de la boucle temporelle voit la protagoniste débuter son périple à un étage supérieur du navire, l'isolant progressivement de ses compagnons d'infortune. Chaque acte se nourrit alors du précédent en en répétant les événements jusqu'au point de rupture et une première révélation prévisible (l'identité du meurtrier ne surprendra pas grand monde). Mais là ne se situe aucunement le point d'orgue du film.

Déresponsabilisée par sa mise à l'écart des repères temporels, la protagoniste se voit condamnée (comme Sisyphe l'était à pousser son rocher) à errer dans une même boucle dont elle tente de contrecarrer les événements, tout aussi prédéterminés puissent-ils être. Ce schéma désespéré culmine dans une révélation des plus troublantes, nous révélant in fine la part d'ombre de notre principal référent qui, amnésique, s'apprête à revivre inlassablement le même calvaire existentiel.

Triangle apparaît finalement comme un exercice narratif des plus périlleux et d'autant plus surprenant qu'il évite les écueils du genre. Chaque événement s'imbrique les uns aux autres dans une cohérence des plus admirables, Smith confirmant à travers trois actes complémentaires la pleine maîtrise de son sujet tant au niveau narratif qu'émotionnel et visuel. Aucune véritable incohérence, chacun des paradoxes temporels du récit servant au contraire à nourrir la portée mystérieuse de l'intrigue jusqu'à son aboutissement, tout aussi crépusculaire qu'il est loin de livrer une résolution définitive.

Il est dès lors intéressant à plus d'un titre de revoir le film en connaissance de son dénouement, chaque événement du scénario appelant une nouvelle interprétation du spectateur averti. Triangle apparaît alors comme un authentique cauchemar existentiel, proche d'un châtiment antique, enfermant ses personnages dans une boucle temporelle dont il semble impossible de contrecarrer la répétition tout autant que la finitude. Un calvaire déterministe tirant finalement sa source d'une culpabilité insoupçonnable et des plus surprenante dès lors que le réalisateur bascule sa caméra d'un tout autre point de vue. La seule manière de remédier à la culpabilité quelle qu'elle soit serait ainsi de l'enfouir mentalement sous une succession de strates temporelles avec l'espoir de rectifier ses actes passés.

Au final, la fascination qu'exerce le film vient surtout de sa multitude de lectures possibles. Les événements arrivent-ils du fait que les personnages se sont perdus dans le triangle des Bermudes ou bien tout cela se déroule-t-il dans l'esprit de l'héroïne, tourmentée par des souvenirs refoulés ? C'est bien ce questionnement, ce doute existentiel qui place pleinement Triangle dans le genre du film fantastique. Le réalisateur nous propose plusieurs façons d'appréhender son intrigue, à nous de choisir laquelle nous convient le mieux.

Outre ses qualités narratives, la réalisation du film est au diapason. Smith fait preuve d'une remarquable inventivité en adaptant continuellement sa mise en scène à la progression de son récit. Tout en imprégnant sa pellicule d'une luminosité diurne en parfaite contradiction avec la noirceur de son récit, le réalisateur accentue progressivement le sentiment de claustrophobie et de solitude de son héroïne en la filmant continuellement en gros plans comme pour mieux l'isoler dans son désespoir. Il convient d'ailleurs de saluer le travail de Melissa Georges qui livre ici une de ses meilleures interprétations, composant un personnage pétri d'ambiguïté. Bien sûr le film compte quelques défauts, on pourra lui reprocher des effets d'incrustations visuelles ratés (notamment dans le passage de la tempête) ainsi que des personnages secondaires finalement peu développés. De même, il suffira de ne pas adhérer au concept du film pour trouver son scénario nébuleux et trop alambiqué.

Reste qu'au final et à mon humble avis, Triangle est une authentique réussite (une de plus au crédit de son remarquable réalisateur) dont la narration en boucles, loin d'être répétitive, ouvre l'intrigue sur une véritable réflexion sur les notions de culpabilité et de déterminisme. Un véritable bijou d'écriture en somme et assurément l'un des meilleurs films sur le thème du voyage temporel.

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