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La Passion de Laura

Avis sur Twin Peaks : Fire Walk with Me

Avatar Skipper Mike
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Malgré l'annulation de Twin Peaks, Mark Frost et David Lynch décident de poursuivre l'aventure et de donner une conclusion à la série sous une forme cinématographique. Si le premier souhaite produire une suite classique, le second préfère l'idée d'un prequel qui servirait de volet introductif d'une trilogie. Le choix peut paraître inutile, les derniers jours de Laura Palmer étant finalement longuement détaillés dans les deux saisons au fur et à mesure que les enquêteurs réunissaient des éléments nouveaux, mais c'est aussi pour Lynch une façon de se réapproprier son œuvre en la recentrant sur la figure qui en constituait le point de départ, lui qui s'en était senti dépossédé sur la fin de la saison 2. Il fait donc ici équipe avec Robert Engels, autre auteur habitué du programme, pour co-écrire le scénario, cantonnant Frost à la production.

Pour Lynch, c'est l'occasion de mettre en place pour la première fois une structure en deux parties, qu'on retrouvera dans Lost Highway et Mulholland Drive : avant de rejoindre Laura à Twin Peaks, l'histoire se concentre sur une affaire antérieure d'un an, le meurtre de Teresa Banks à Deer Meadow. L'investigation est menée par deux agents du FBI, un enquêteur et un légiste reflétant Dale Cooper et Albert Rosenfield dans la série, mais la ville où ils se rendent ressemble au double maléfique de Twin Peaks : contrairement au shérif Truman, le shérif Cable et son adjoint sont hostiles et refusent toute coopération, tandis que le Hap's Diner apparaît comme une version miteuse du Double R Diner. Et bien sûr, le meurtre n'est cette fois-ci pas résolu.

Néanmoins, cette première partie hors de Twin Peaks est celle qui se rapproche le plus de l'ambiance de la série, avec une grande place laissée à l'humour, des personnages excentriques, une alchimie entre les enquêteurs et la présence de morceaux légers en fond sonore. Le retour dans les lieux connus, en revanche, est très déstabilisant, tant le ton est différent : fini le beau mélange des genres (comique absurde, mystère policier, romance, horreur...), la vie de Laura est résolument dramatique et sa représentation cinématographique est logiquement un puits de noirceur et de tristesse.

La transition entre les deux chapitres est abrupte et peut paraître artificielle, mais la première partie permet de planter le cadre et introduire une dimension mystique donnant un sens entièrement différent à la suite. La disparition de l'agent Chester Desmond, chargé d'enquêter sur Teresa, et la réapparition momentanée dans les locaux du FBI de l'agent Philip Jeffries, évanoui depuis longtemps dans la nature, irriguent l'histoire de surnaturel : sont convoqués de mystérieux esprits pour patronner la descente aux enfers de Laura, qui devient de ce fait une victime maudite. Une scène racontée par Jeffries montre en effet une réunion de plusieurs personnages issus de la Loge Noire dans une pièce située au-dessus de l'épicerie dont parlait le manchot Mike lors de sa première apparition dans la série, dans le rêve de Cooper. La séquence est sibylline mais étend déjà la mythologie : Bob, le nain et les Tremond (ici appelés les Chalfont, du nom des précédents occupants de leur emplacement au camping de Deer Meadow, ce qui impliquerait que cette grand-mère et son petit-fils soient des parasites usurpant l'identité d'autres) sont ici accompagnés par de nouvelles figures surnaturelles. Ce flash-back est un de ces moments surréalistes que Lynch affectionne tant, mêlant poésie avant-gardiste et atmosphère étouffante, et s'il opacifie l'intrigue il constitue également un des extraits les plus mémorables du film.

L'arrivée à Twin Peaks a lieu un peu plus tard, accompagnée de la musique du générique de la série, mais il faut peu de temps avant de constater que l'atmosphère sera cette fois-ci complètement différente. Aux vues statiques sur certains lieux de la ville s'opposent ici des travellings dans les rues : on suit les personnages dans leur déplacements plutôt que de les voir s'adapter aux intérieurs. Le cadre est donc moins étriqué, mais l'esthétique aussi bien différente. Si le passage du format 4/3 au 1.85:1 suffit à modifier la perception des lieux, les couleurs sont également plus froides et la ville semble moins foisonner de vie, et ce même si on se rend dans des centres de vie sociale comme le lycée. Les premières scènes montrent d'ailleurs Laura consommant de la cocaïne dans les toilettes puis seins nus en train de tromper son petit ami : l'innocence qu'on pouvait encore espérer est d'emblée brisée, et ce d'autant plus que la série, si elle parlait beaucoup de sexe, n'en montrait jamais rien. On comprend alors que le générique de début, qui s'achevait par la destruction d'un téléviseur, était un indicateur explicite de cette volonté de rompre avec l’œuvre originale.

Plusieurs raisons expliquent cette impression de visiter une ville complètement différente du Twin Peaks qu'on connaît. Tout d'abord, la série nous faisait découvrir cet endroit « à la fois étrange et merveilleux » à travers le personnage de Cooper, enthousiaste notoire et bienveillant par nature, qui transmettait donc sa curiosité et sa vision positive, alors que Twin Peaks : Fire Walk With Me adopte le point de vue de Laura, fille torturée qui ne voit plus de beauté en ce monde. De plus, elle est le protagoniste quasi-exclusif de la partie qui lui est consacrée : tous les autres personnages ne sont là que pour interagir avec elle et on perd donc le caractère choral de la série. Si Lynch avait au départ filmé de nouvelles scènes avec les habitués de l’œuvre originale, il les a finalement supprimées tant elles dénaturaient le parcours de Laura, qui doit être notre guide et compagnon dans cette traversée infernale. Twin Peaks devient alors un désert froid et inhospitalier, mais cette impression est parfaitement en phase avec l'état émotionnel de Laura. Nulle place à l'humour et la légèreté quand on traite frontalement d'un inceste et d'une malédiction. Et c'est là une raison supplémentaire de découvrir les lieux avec un nouveau regard : on est plongé en plein cœur de l'histoire sordide dont la série ne retraçait que les bribes, et les apparences enchanteresses que pouvait constituer le folklore des donuts, du café et des tartes aux cerises n'ont plus lieu d'être. La ville dévoile ainsi son vrai visage, celui d'une localité horrifique où les jeunes femmes sont possédées par leur père. Le film insinue d'ailleurs que Bob, le démon gouvernant l'esprit de Leland Palmer, ne serait qu'un prétexte pour le meurtre de sa fille, la petite pichenette l'autorisant à assouvir ses pulsions, alors que la série certifiait son innocence. Si c'est le cas, cela signifie que désigner les êtres surnaturels et l'influence néfaste de la Loge Noire comme sources de tous les maux à Twin Peaks, comme le suggérait également la série, serait tout autant une fausse piste : tout comme Leland, Twin Peaks serait maléfique par nature.

La lumière dont brille Laura n'en est que renforcée, soleil resplendissant au milieu de ces êtres médiocres. Plus que tout autre, elle est en quête d'absolu, et la voir en vie alors qu'elle n'apparaissait jusqu'alors que morte, enregistrée sur cassettes audio et vidéo ou sous forme d'esprit en est d'autant plus frappant. Assister aux sept derniers jours de Laura Palmer, c'est être témoin de la résurrection d'un fantôme. Mais une résurrection triste et mélancolique.
L'un de ses premiers dialogues la montre en effet en tête-à-tête avec James, et déjà ses paroles montrent la peine dans laquelle son âme est plongée : « I'm gone. Long gone. » (« Je suis loin. Très loin. ») – Laura n'est déjà plus de ce monde et la normalité de James ne fait que souligner la rupture entre la jeune fille et la réalité tangible. Peu après, c'est Donna qui éprouve la même incompréhension vis-à-vis de sa meilleure amie. Alors que l'aînée des Hayward fantasme sur le romantisme de l'amant de Laura, celle-ci se montre désintéressée et ne laisse entrevoir ce qui tourmente son âme qu'en répondant à la question « Do you think that if you were falling in space... that you would slow down after a while or go faster and faster? » (« Si tu tombais dans l'espace, crois-tu que tu irais en ralentissant ou de plus en plus vite ? »). Sa réaction est en effet limpide quant à son état de dépression : « Faster and faster. For a long time you wouldn't feel anything. Then you'd burst into fire... Forever. And the angels wouldn't help you. Because they've all gone away. » (« De plus en plus vite. Longtemps, tu ne sentirais rien. Puis tu prendrais feu... Pour toujours. Et les anges ne t'aideraient pas. Parce qu'ils sont tous partis. ») L'adolescente apparaît presque sans vie en même temps qu'elle reçoit une prémonition de son destin : au sentiment d'éloignement qu'elle ressent actuellement va se succéder une descente aux enfers s'achevant par son assassinat et sa damnation éternelle. Une fois de plus, on est dans le registre de la tragédie. Laura sent sa mort venir et se sent impuissante pour l'éviter, la grâce étant absente de son univers. Même la musique de Badalamenti, souvent plus triste et lyrique que dans la série, se met au diapason et accompagne l'héroïne comme une marche funèbre.

Les événements s'enchaînent alors, reproduisant la structure de chronique quotidienne qu'adoptait la série : là où celle-ci faisait correspondre quasiment chacun de ses épisodes à une journée, aboutissant à une histoire se déroulant sur un mois, on a dans le film un récit d'une semaine détaillant chacune des journées qui la compose, avec cette fois un resserrement de l'intrigue autour d'un seul personnage, dont on partage toutes les émotions. Du fait de l'âge du personnage principal et du milieu dans lequel elle vit, les apparences sont d'abord celles d'un teen-movie, mais la dépression de Laura est telle que Fire Walk With Me se révèle peu à peu comme un film d'horreur.

La découverte que des pages ont été arrachées à son journal intime est le premier élément perturbant le cours de sa vie sinistre mais routinière, le déclencheur des sept jours infernaux qui vont suivre : ce rappel de l'existence de Bob remet en question le peu de sécurité qu'elle pouvait encore éprouver et son isolement n'en sera que renforcé. Après l'angoissant passage chez Harold, à qui elle remet son journal – encore une fois, les nappes sonores de Badalamenti font leur effet –, on retrouve Laura au Double R Diner, emblématique lieu de vie de la série qui paraît ici hostile, avec une Shelly visiblement peu inspirée à l'idée d'aider sa collègue. Encore une fois, l'isolement de l'héroïne est palpable. Devant l'incompréhension de ses pairs, c'est auprès des êtres surnaturels dont on a déjà eu un aperçu qu'elle trouve assistance : les Chalfont se présentent à elle et lui offrent un tableau à accrocher dans sa chambre, tout en lui indiquant la présence de Bob dans sa chambre. Le comportement de Laura bascule de plus en plus dans l'irrationnel, mais cela est malgré tout une évolution bénéfique : si elle quitte brutalement son travail pour se rendre chez elle, elle parvient enfin à déterminer l'identité de celui qui la tourmente depuis tant d'années. Là encore on a droit à une scène intense qui correspond aux prémisses des tourments à venir. Le compte à rebours est enclenché – les plans sur des horloges sont nombreux – et la fin sera fatalement funeste.

La succession des séquences qui suivent calque alors le parcours émotionnel de Laura et reproduisent sa confusion : émue aux larmes dans une scène, elle sera euphorique dans une autre ; cherchant réconfort auprès de Donna, elle n'hésite pas à la rabaisser à d'autres moments. Il s'agit là encore d'une évocation de la dualité des personnages, animés par des élans contradictoires : Leland Palmer est capable de martyriser sa fille dans une scène avant de lui demander pardon en larmes dans la suivante, tandis que Laura peut gifler et déverser son mépris sur James juste avant de lui déclarer son amour dans un long et tendre baiser.

Plusieurs temps forts rythment l'histoire. Tout d'abord, un long rêve mystérieux faisant se rencontrer l'adolescente damnée et les Chalfont : elle plonge littéralement dans le tableau que ces derniers lui ont offert et traverse une série de portes menant à des pièces quasiment identiques, où le seul élément variable est la personne qui s'y trouve. Le décor est celui d'une maison vieillotte qui n'est pas sans rappeler l'épicerie visitée plus tôt, mais c'est surtout à la Chambre rouge que l'on pense, puisque sa traversée dans l'épisode final de Twin Peaks était similaire à celle-ci, chacune de ses parties ne se distinguant pas vraiment des autres. L'effet produit est donc le même (la désorientation du personnage comme du spectateur) et c'est bien dans la Loge Noire que le rêve se poursuit, toujours du point de vue de Laura, avec la rencontre avec Cooper et le nain, puis une Annie Blackburn à peine sauvée de son enlèvement, qui indique la piste à suivre pour libérer l'agent (« The good Dale is in the Lodge and he can't leave. Write it in your diary. » – « Le bon Dale est dans la Loge et ne peut pas partir. Écris-le dans ton journal. »), pavant ainsi les intrigues des hypothétiques futurs volets de la trilogie. Après la disparition et le retour de Philip Jeffries, il s'agit là encore d'une intervention des jeux temporels, nouveau concept dans cet univers, même si déjà induit par le manchot dans son poème au milieu de la série (« Through the darkness of future past »). La séquence produit en tout cas ce malaise que sait si bien générer Lynch quand il aborde le registre onirique – les plans où Laura se tient dans l'encadrement de la porte de sa chambre pour constater qu'elle-même apparaît désormais dans le cadre au-dessus de sa commode et que la pièce devant elle à changé sont à ce titre significatifs –, mais on y trouve aussi quelque chose d'apaisant, peut-être parce qu'on croise l'adolescente dans ce qui est encore pour elle un sanctuaire, dans un moment de repos où elle peut oublier le destin qui l'attend.

Le tragique fait son entrée à peine plus tard, quand Laura se rend au Roadhouse pour y rencontrer des clients. Alors que la musique s'échappe de l'établissement, la Femme à la bûche la met en garde contre la perte de l'innocence qui la guette. Bouleversée par cet élan de bonté, elle rentre dans le bar en chancelant alors que Julee Cruise se produit sur scène. Les paroles de la chanson s'accordent si bien avec ce qu'elle vit que ses larmes finissent par monter au fur et à mesure qu'elle se dirige vers sa table, et se déversent généreusement lorsqu'elle s'installe. La séquence est remarquable, peut-être la plus belle du film et forcément évocatrice de la plus belle de la série, qui voyait également une Julee Cruise commenter en chanson le meurtre de Maddy, bien qu'ici la chanteuse intervienne en prévision du crime et non pas après. Après la rencontre avec la Femme à la bûche, Laura observe son reflet dans une vitre et ce confronte à ce qu'elle est devenue, puis les questionnements de Julee Cruise se répercutent sur elle :

Why did you go?
Why did you turn
Away from me?

When all the world
Seemed to sing
Why, why did you go?

Was it me?
Was it you?
Questions in a world of blue

How can a heart
That's filled with love
Start to cry?

When all the world
Seemed so right
How can love die?

Was it me?
Was it you?
Questions in a world of blue

When did the day
With all its light
Turn into night? 

When all the world
Seemed to sing
Why, why did you go?

Was it me?
Was it you?
Questions in a world of blue
Questions in a world of blue

Est-ce Laura qui s'éloigne du monde physique, ou ses proches qui la délaissent ? Est-il normal que la joie qui l'habitait ait disparu sans que personne autour d'elle ne semble le percevoir ? L'amour qu'elle possède dans son cœur est-il suffisant pour la sauver de la damnation ? La chanteuse, nimbée d'une lumière blanche puis bleue, semble être une Vierge à la pureté inaccessible, un de ces anges refusant d'aider Laura, tandis que cette dernière est plongée dans le rouge, couleur de la luxure. Ce rouge, c'est le feu qui marche avec elle, la pulsion de vie qu'elle oppose à l'oppression létale de Bob, mais c'est également une flamme qui la consume et la damne, sa propre malédiction.

Après avoir essuyé ses larmes et s'être rendue compte de la tristesse de sa condition, elle lance un regard à Jacques Renault et à ses clients et refuse donc par là de modifier sa trajectoire maudite, persuadée que celle-ci ne peut être évitée : l'amertume de la scène n'en est que renforcée. Le paroxysme de cette déchéance survient lorsque Donna rejoint le groupe et que Laura ne peut s'empêcher de la provoquer pour qu'elle sorte de sa posture innocente. Refusant de laisser tomber sa meilleure amie, elle accepte l'invitation tacite.

Rompant avec la triste douceur qui faisait office d'ambiance au Roadhouse, la séquence suivante, prenant place dans un club canadien, est une leçon de débauche lynchienne. Les couleurs sont vives, la lumière est stroboscopique, la musique est lancinante, les clients sont pour moitié nus, les mégots et canettes jonchent le sol, et le petit groupe se réunit en cercle pour se partager drogues et alcool. On suit alors, sous le regard amusé des hommes, les échanges de regard entre la louve Laura et l'agnelle Donna, qui vit là une initiation. Et alors que la première se complaît dans cet univers qui est le sien, elle ne sort de sa transe enivrante que lorsque son amie finit par surmonter sa répugnance pour se lâcher et se retrouver seins nus : elle comprend alors que son attitude peut également coûter l'innocence de ses proches et les pervertir. Comme elle l'explique dans la scène suivante, confession entre amies sur canapé, elle ne veut pas que Donna soit comme elle. Le refus qu'elle a de la voir porter ses affaires s'apparente alors à une volonté de garder un fardeau pour elle.

Là est sans doute la clé de la psychologie de Laura : celle-ci se sent, consciemment ou non, investie d'une mission christique. Alors qu'elle sait que son mode de vie ne peut la mener qu'à la mort, sa course vers l'avilissement est en fait un refus de la corruption. Bob ne semble finalement pas vouloir la tuer, mais la posséder, mais c'est cette possession qui serait la déchéance ultime, et tout le reste des actions de la jeune femme n'est qu'un moyen de provoquer le démon, de prouver qu'elle n'est pas faible et vulnérable. Quand la fin viendra, il ne devra avoir d'autres choix que de la tuer, car posséder une innocente serait un triomphe absolu pour le monstre. Lors du dénouement, Laura se condamnera elle-même en acceptant l'anneau offert par le manchot, aux cris de désespoir de Leland/Bob qui faillit ainsi à son objectif. Par cette action, elle absorbe l'ensemble des pêchés de la ville et permet leur rémission, d'où l'impossibilité de partager son fardeau – elle est peut-être au fond le seul personnage adulte du film –, mais également l'iconographie religieuse qui traverse l’œuvre. Néanmoins, si elle souille son corps pour préserver son âme de la corruption de Bob, elle veut être certaine que la rédemption s'effectuera également pour elle et est donc obsédée par la grâce : les anges viendront-ils la sauver ? Rien n'est moins sûr en tout cas, puisque celui qui orne une petite peinture accrochée au mur de sa chambre disparaîtra avant le dénouement, ce qui ne fera qu'augmenter son désarroi et son isolement. Car après tout, la présence ou non d'anges à sa mort n'est-elle pas un indicateur de la sauvegarde de son âme ? La « prophétie » de la Femme à la bûche annonçait que « les tendres rameaux de l'innocence brûlent les premiers, puis le vent se lève, et toute bonté est alors en péril » (« the tender bows of innocence burn first, and the wind rises, and then all goodness is in jeopardy ») : s'ils ne viennent pas, Laura sera morte en vain et l'amour ne subsistera pas dans le monde.

Dès lors, Laura devra se détacher de ses amis pour rencontrer son destin : d'abord Bobby, dont elle moque allègrement la détresse après qu'il ait tué un trafiquant de cocaïne et à qui elle avoue implicitement lors d'une dernière étreinte qu'il ne l'intéresse que pour la drogue qu'il lui fournit, puis James, qu'elle n'hésite pas à humilier en plein milieu de la forêt, avant de quitter sa moto et le fuir à jamais. Enfin, la discussion apaisée entre elle et Donna après leur sulfureuse soirée ne suffira pas à faire revenir leur amitié à la normale.

Cela ne signifie pas pour autant que Laura est dénuée d'amour envers ses proches, puisque chacune de ces scènes se déroule dans la douleur et au prix de regrets – elle est en larmes lorsqu'elle réclame la poudre à son petit ami et oscille entre rejet et affection dans ses adieux à James (« Your Laura disappeared » – « Ta Laura n'est plus » –, se justifie-t-elle, indiquant la mort de cette innocence en elle qui attirait son amant), au point qu'elle finira par lui crier son amour au moment de disparaître dans la nuit. Il faut néanmoins dire que ses interactions avec les gens de son âge paraissent futiles à côté du reste de l'existence qu'elle mène. Teresa Banks et Ronette Pulaski, qui partagent son mode de vie, trouvent bien sûr grâce à ses yeux, mais aucun de ses camarades de lycée n'a idée des secrets pervers que cache la ville. Laura, contrairement à eux, doit supporter la proximité de son diable de père, ses viols nocturnes et son moment d'hystérie en voiture lorsque Mike le manchot le place face à ses crimes et responsabilités, séquence cryptique qui est l'un des moments forts de la semaine. La scène est habillée d'un mur sonore anxiogène (crissements, klaxons, cris, bourdonnements...) et fait l'effet d'une interpolation entre les enfers et le monde réel, s'achevant encore une fois par des larmes.

Le dernier jour arrive enfin et débute par un travelling accompagnant une Laura hantée dans la rue, reproduction macabre de celui qui ouvrait la deuxième partie du film ; cette fois-ci cependant, c'est une version minimaliste du triste « Laura Palmer's Theme » et non le plus léger « Twin Peaks Theme » qui sert de bande sonore, tandis que des cuts sur des fils électriques superposés à la neige d'un écran de télévision soulignent la menace qui pèse sur Laura, puisqu'on sait désormais que les êtres de la Loge sont assimilables à l'énergie électrique. La journée d'école passe en accéléré, résumée par un plan sur une horloge dont les aiguilles tournent à toute vitesse tandis que la mise en scène se fait vacillante dès que la caméra se pose sur Laura. Sa future absence est déjà entérinée par un plan sur sa chaise vide, similaire à celui qui indiquait à Donna qu'elle ne reverrait jamais plus sa meilleure amie dans le pilote de la série. La soirée arrive ainsi rapidement : la jeune femme s'habille, se drogue, assiste à la disparition de l'ange ornant un de ses tableaux, pleure à plusieurs reprises, puis rejoint son amant sous l’œil féroce de son père avant de l'abandonner lui aussi. Et les événements patiemment décortiqués par Cooper dans Twin Peaks se dévoilent enfin.

L'orgie, prenant place dans la cabane de Jacques Renault au milieu de la forêt, est aussi sordide qu'on pouvait l'imaginer. Ronette et Laura sont ligotées, la bouche enduite de rouge dégoulinant, à la merci de leurs partenaires. Puis Leland arrive, l’œil plus maléfique que jamais et la séquence longtemps fantasmée du meurtre commence enfin. On est cette fois-ci indubitablement dans un film d'horreur : il n'y a plus que deux filles poussées par un monstre vers un train en décomposition, coupées de tout contact avec la ville et bien loin de leurs préoccupations adolescentes, tandis que la lumière aveuglante d'une lampe-torche les isole des bois environnants. Seule source d'espoir : Mike, qui poursuit le trio et parvient à transmettre la bague à Laura.

On avait déjà eu un aperçu du meurtre lors d'un flash-back de Ronette, à la fin du premier épisode de la saison 2, et on retrouve ici son insoutenable violence, mais assortie d'une atmosphère religieuse inédite. Tandis que les cris fusent, la brune fait ses dernières prières et un ange apparaît pour la sauver, dans le seul moment de répit au cœur de ce tonnerre hystérique secoué des mêmes flashes stroboscopiques qui agressaient Laura quand Bob s'introduisait en elle ou lui parlait par l'intermédiaire du ventilateur au-dessus des escaliers devant sa chambre. La blonde, désespérée, voit que la grâce est en train de se refuser à elle et revêt l'anneau en dernier recours, précipitant sa mort. Les chœurs liturgiques s'intensifient et Leland comprend qu'il va devoir tuer sa fille, Bob ne pouvant la posséder : la douleur est partagée par la victime est le bourreau. La Laura pleine de vie mais minée par le destin, personnage central de la ville de Twin Peaks et lien entre tous ses habitants, n'est plus : elle rejoint la Laura de la série, un fantôme source de fantasmes, une meurtrissure qui accable tout un chacun, un corps enveloppé de plastique.

Leland, désormais dénué de volonté, rejoint la Loge Noire et se sépare de Bob, qui offre un tribut sous forme de « peine et chagrin ». Ce garmonbozia, c'est le sang qui souille Leland et qui est celui de Laura. Le nain et le manchot, ces deux faces d'un même esprit, s'en repaissent comme de la crème de maïs : la chair et le sang ont été transformés en nourriture et la dette a été réglée. Si Bob est l'incarnation du « mal que font les hommes », il fallait bien le sacrifice d'une figure christique comme la jeune Palmer pour absoudre leurs pêchés. Les hommes ont crucifié Laura, mais Laura les a sauvés. Et elle finit par ressusciter aux côtés d'un Cooper bienveillant, surplombée par l'Ange qu'elle attendait.

Twin Peaks : Fire Walk With Me n'avait donc rien d'une facilité artistique de la part de David Lynch. Cette histoire, on la connaissait à travers la série, mais qui aurait pu imaginer que les sept derniers jours de Laura Palmer correspondaient en réalité à sa Passion ? Non seulement son personnage est désormais tangible et digne d'empathie, mais la mythologie associée à Twin Peaks est considérablement enrichie, ajoutant de nombreux mystères et sources de fascination. Le garmonbozia, la bague, les multiples esprits occultes, les manipulations temporelles, l'électricité comme vecteur ésotérique et cette énigmatique Judy sont autant d'éléments nouveaux renforçant le caractère cabalistique de cet univers. Un monde qui semble inépuisable et qui offre au cinéaste la parfaite transition entre ses deux périodes artistiques, dans un geste impur et radical d'une virtuosité inouïe.

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