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Avis sur Twin Peaks: The Missing Pieces

Avatar Skipper Mike
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Il aura fallu plus de vingt ans à David Lynch pour se décider à replonger dans le monde de Twin Peaks, pour lequel il n'a jamais caché son affection. En réalisant Fire Walk With Me en 1992, il avait expurgé de nombreuses scènes concernant certains personnages de la série afin de se concentrer sur le personnage de Laura Palmer, rompant ainsi avec la légèreté chaleureuse qui faisait partie des registres de l’œuvre originale et lui préférant une atmosphère sèche et désespérée. Le cinéaste propose donc un montage de quatre-vingt-dix minutes regroupant ces séquences, procédé qu'il avait déjà utilisé pour créer More Things That Happened, à partir des scènes coupées d'INLAND EMPIRE. Peut-on alors parler d'un nouveau long-métrage de David Lynch ? De toute évidence, Twin Peaks : The Missing Pieces n'est pas qu'une compilation de scènes inédites mais est bien le produit d'une démarche artistique similaire à celle de Paul Thomas Anderson, qui fabrique quant à lui des courts-métrages à partir de certains de ses longs.

Il ne faut cependant pas s'attendre à suivre une intrigue classique avec introduction, développement et résolution : les trous sont nombreux et ne sont colmatés que par Fire Walk With Me, mais The Missing Pieces comble également certains manques du précédent film. Là où ce dernier narrait l'histoire d'une Laura isolée de ses pairs, les croisant uniquement pour les confronter à sa propre détresse, on a ici droit au point de vue des autres habitants. Ceux-ci sont en effet désormais les personnages principaux, si bien qu'on a parfois l'impression d'assister à un épisode inédit de la série, avec ses scènes extravagantes, ses moments de tension et ses éruptions émotionnelles : le délicieux équilibre entre les genres, absent – mais à raison – du premier film, est ici retrouvé, à la différence notoire que l'intrigue principale qui lie les différentes parties est cette fois escamotée. Laura est au cœur de certaines scènes, mais quand les protagonistes de la série sont à l'écran, elle devient presque une intruse. Et pour cause, les tourments qu'elle vit sont intérieurs. Si on les partage dans Fire Walk With Me, c'est parce que la mise en scène fait corps avec le personnage, mais ici, on n'a que le point de vue extérieur de ceux qui la côtoient. Et ce qu'ils voient, c'est une fille en détresse dont ils peinent à comprendre la douleur, puisque celle-ci est d'origine surnaturelle. Le spectateur n'est pas plus avancé, les scènes du point de vue de Laura étant toutes hors contexte : on la voit pleurer et se lamenter, mais la raison n'est jamais explicitée. The Missing Pieces est donc le contrechamp de Fire Walk With Me, le portrait d'une communauté qui doit frayer avec la destruction annoncée de l'une de ses membres les plus aimées sans anticiper à quel point la ville en sera affectée.

Le film est bien sûr difficile à appréhender sans avoir regardé l’œuvre originale au préalable. Si l'on peut se faire une idée de ce qui se trame à travers la façon dont chacun réagit au désarroi de Laura et à la déchéance progressive de celle-ci après chaque ellipse, le portrait ne peut être exhaustif. Cependant, on peut dire cela de n'importe quelle suite ; The Missing Pieces, quant à lui, serait plutôt un sidequel, assujetti à son jumeau. Ainsi, on comprend également les grandes lignes de l'enquête de Chester Desmond et Sam Stanley à Deer Meadow en trois scènes seulement, séparées par des ellipses : les deux agents quittent la morgue et se rendent au diner pour chercher d'autres informations, ils y rentrent alors qu'il fait encore nuit, puis ils le quittent au petit matin. Si on ne sait rien de la façon dont ils ont pu obtenir de nouvelles informations, on devine aisément que l'enquête a progressé : l'introduction est celle d'un polar classique. Puis la linéarité du récit explose et on assiste à un combat à mains nues entre Chet et le shérif local. Nouvelle ellipse, et nous voici à Philadelphie, où un agent enjoué badine avec sa secrétaire, avant qu'il n'interroge Stanley et nous apprenne que le collègue de celui-ci a disparu. Déplacement spatio-temporel : un hôtel à Buenos Aires, quelques mois plus tôt, où un dandy habillé de blanc s’enquiert d'une certaine Judy. Retour à Philadelphie, où resurgit Philip Jeffries, cet agent présumé disparu ici bouleversé de constater qu'il n'est plus en Argentine et que l'année est désormais 1989. Long flash-back de Jeffries se remémorant une réunion occulte au-dessus d'une épicerie, puis disparition et retour flamboyant à Buenos Aires. Et enfin, Twin Peaks.

Cette introduction désoriente évidemment, mais elle complète de façon sidérante celle de Fire Walk With Me, prolongeant encore la mythologie de Twin Peaks. Surtout elle donne à voir une des séquences les plus impressionnantes du cinéma de Lynch, le flash-back au-dessus de l'épicerie, cette fois-ci présenté en version intégrale sans les cuts sur Jeffries et la musique jazzy. Le résultat suffit à prouver que ces images appartiennent bel et bien au cinéma : le mystère et l'étrangeté sourdent de partout, des sons stridents envahissent l'espace, la caméra pénètre dans la gorge des personnages... La scène est probablement l'une des plus terrifiantes qu'ait filmées le réalisateur, l'immersion totale dans l'intimité malade des esprits de la Loge provoquant un malaise durable.

L'arrivée à Twin Peaks, plus calme, est déjà le contrechamp d'une même scène de Fire Walk With Me : dans ce film, on voyait Laura et Donna remonter la rue en se rendant au lycée et taquiner Mike et Bobby sur le chemin ; ici, on est dans la voiture avec les garçons, qui sont interrompus par le passage de leurs petites amies et les regardent s'éloigner de dos. Une autre scène, un peu plus tard, est un contrechamp direct à sa jumelle du premier film, lorsque Shelly et Norma s'inquiètent de l'état de Laura à l'intérieur du Double R Diner, tandis que celle-ci se voit remettre le tableau par les Chalfont. Dans Fire Walk With Me, on reste avec elle lors de cet échange puis on la voit prévenir Shelly de son impossibilité à travailler cette journée ; dans The Missing Pieces, la scène est filmée du point de vue de la serveuse qui perçoit Laura comme une fille lunatique soudainement bouleversée sans raison aucune. De même, le rêve faisant apparaître Annie est cette fois transposé dans la réalité, puisqu'on la voit à la fin sur un lit d'hôpital, prodiguant son conseil à voix hôte par-delà son sommeil.

La plupart des autres scènes faisant participer les personnages de la série apparaissent comme les extraits d'une chronique de la ville, intrigues secondaires parallèle à l'histoire de Laura. Intégrées au montage du film de 1992, elles auraient sans doute été néfastes ; ici, elles peuvent se développer sans contrainte et être appréciées à leur juste valeur. On a ainsi droit aux enquêtes des policiers, plus préoccupés par les trafics de drogue qui minent la région que par le mal qui sévit dans la forêt, et pas encore conscients de ce qu'ils vont devoir affronter. De même, on assiste à une intrigue amoureuse en deux tableaux entre Norma et Big Ed, à un quiproquo amusant à la scierie Packard, ou encore à la suite des tribulations de Bobby suite au meurtre qu'il a commis. On a alors l'impression d'être une conscience omnisciente se déplaçant dans Twin Peaks et en profitant pour saisir des bribes d'histoires. On passe ainsi d'une scène intime entre Ed et Norma, écoutant une radio grésillante dans une camionnette garée en forêt, au beau milieu de la nuit, à un tour en voiture qui montre Laura et Donna en compagnie des hommes rencontrés au Roadhouse, roulant à la façon de Lost Highway entre le Bang Bang Bar et la boîte canadienne où elles évacueront leurs pulsions. Ces deux belles scènes sont alors mises sur un pied d'égalité : Laura, ce personnage au-dessus de tous dans Fire Walk With Me, est ramenée à sa condition d'adolescente parmi d'autres, tandis que l'amour impossible entre le pompiste et la restauratrice apparaît comme une malédiction aussi accablante que celle qui écrase la jeune fille.

Par ailleurs, cette scène de conduite nocturne permet de combler une incertitude induite dans le premier film, puisqu'on pouvait penser que la séquence de danse se jouait dans une arrière-salle occulte du Roadhouse – seule une réplique de Laura (« Welcome to Canada ») induisait que ce lieu était situé à un endroit différent –, alors que le club est bien implanté de l'autre côté de la frontière. Et pourtant, cette scène raconte à elle seule la même histoire que les deux de Fire Walk With Me qu'elle est censée relier : Laura trouve dans l'ivresse et la vitesse un palliatif à sa détresse, mais qui ne lui permet pas d'échapper à son destin. En effet, l'extrait se termine lorsque la porte du club se referme sur le groupe venant d'y pénétrer ; de toute évidence, quelque chose de malsain va s'y dérouler, impression confirmée par la scène de confession sur canapé qui suit. The Missing Pieces parvient à produire les mêmes émotions par la seule habileté avec laquelle il joue sur les ellipses.

Le film pénètre également l'intimité de la famille Palmer de façon plus approfondie, puisque quelques scènes sont consacrées à Sarah, mère dépressive dépassée par le comportement de sa fille, mais surtout à Leland : alors qu'il oscillait entre la tristesse, l'autorité et la cruauté dans Fire Walk With Me, on le rencontre ici pour la première fois dans un moment très joyeux, égayant toute la tablée jusqu'à instiller une ambiance d'une légèreté inédite dans ce foyer habitué à plus de gravité. Mais un autre de ses caractères est développé, celui de stratège rancunier. Le flash-back concernant le meurtre de Teresa Banks est en effet complété de manière à montrer le chantage que cette dernière exerce sur son client. Leland apparaît alors comme un froid calculateur, prompt à tuer pour éviter d'être démasqué. De plus en plus on se demande si Bob est vraiment à l'origine de tout le mal qui l'habite ou s'il est démoniaque de façon naturelle. Une scène le montre d'ailleurs plus terrifiant que jamais : alors que Laura est cachée derrière un buisson dans l'attente de son dernier rendez-vous avec James, il gravit les escaliers de la maison et s'arrête net, ses yeux dirigés vers elle comme s'il cherchait à la transpercer de son regard intense. Sa fille, persuadée qu'elle a été repérée, en a le souffle coupé, car de toute évidence c'est le visage du Malin qui occupe ses traits.

On ne verra en tout cas pas le meurtre : là encore, un contrechamp et une ellipse suffiront. Le contrechamp, c'est la Femme à la bûche, écoutant les cris lointains des deux filles depuis le palier de sa cabane dans les bois, une scène triste qui recouvre l'horreur d'un voile pudique. L'ellipse, c'est la cadavre de Laura flottant sur le lac, avant qu'il ne s'échoue sur ses rives au matin.

La conclusion, quant à elle, est comme celle de Fire Walk With Me temporellement située après la série, mais elle en est presque l'opposée : alors que le film de 1992 optait pour une fin heureuse dans un lieu maléfique, The Missing Pieces dessine un point final sous la forme de la libération du mal dans le monde tangible. On comprend que Lynch ait souhaité supprimer ces scènes à l'époque, car elles assombrissent le destin de Laura, morte en vain puisque Dale Cooper a été remplacé par son doppelgänger et qu'un nouveau cycle de morts débute peut-être avec le vol de l'anneau par une infirmière. Après avoir vu une ville inerte se préparer au chaos pendant toute la durée du métrage, ce post-scriptum signe la condamnation de Twin Peaks.

L'impression la plus tenace pendant les scènes de vie qui constituent la majorité du film est en effet que les habitants sont désespérément seuls, comme s'ils affrontaient un moment de calme avant la tempête. La raison est en effet l'absence de Laura au centre des préoccupations de chacun : si ces scènes avaient été intégrées au montage de Fire Walk With Me, la jeune fille aurait constitué un lien entre tous, mais ici ils évoluent chacun dans leur petite intrigue, détachés de tout événement extérieur. Il est ainsi notable que la seule scène se déroulant au Double R, emblématique lieu de vie et de détente de la série, soit un moment triste soulignant l'impossibilité de l'amour entre Ed et Norma, à une heure où cet endroit d'habitude si peuplé est vide de client. Plus tard, la scène mélancolique où ils se retrouvent dans la camionnette les montre enlacés mais coupés de tout, ne parvenant même pas à se relier au monde par leur radio mal réglée. L'amour devient alors un refuge contre la solitude ; c'est par exemple le cas des parents de Bobby qui atteignent leur félicité amoureuse en lisant la Bible en couple, une manière de se voiler la face quant à la perversité qui ronge la vie extérieure, alors même que leur fils se drogue juste sous leurs pieds.

The Missing Pieces, avec son absence de climax et même de récit à proprement parler, fonctionne alors comme une succession de tableaux amenant un regard nouveau sur Twin Peaks : la vie y semble plus paisible que dans Fire Walk With Me mais elle est désormais imprégnée d'une atmosphère mélancolique qui montre bien que le cadre n'est pas aussi idyllique que pouvait le penser Cooper dans la série, et que même les hommes ayant une destinée plus simple que celle de Laura peuvent y souffrir. Et le film est en même temps un rappel des sombres forces qui émanent des mondes occultes côtoyant la ville : de la même façon que dans le reste de son œuvre, David Lynch poursuit son exploration des deux faces que sont la banalité et l'étrange, opposées et pourtant indissociables.

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