It's a dark night

Avis sur Une nuit en enfer

Avatar Vincent Rigaud
Critique publiée par le

Aujourd'hui considéré comme un film culte (ou comme un nanar selon les cinéphiles aux esprits les plus étriqués) From dusk till dawn est de ces oeuvres dont la mise en chantier résulte d'un enchaînement de circonstances.

A l'origine, il y a la volonté du célèbre technicien Robert Kurtzman (le K de KNB) de passer derrière la caméra pour réaliser son premier film. Impressionné par l'enthousiasme et le savoir-faire du virtuose Sam Raimi sur le tournage de Army of Darkness (Evil Dead 3) auquel Kurtzman a participé en tant que maquilleur, ce dernier s'attèle très vite à la rédaction d'un traitement qui contient presque la totalité de la trame d'Une nuit en enfer, tel qu'on connaît le film aujourd'hui. Il fait tout de même appel à un jeune bisseux pour mettre en forme le tout, un jeune employé de vidéoclub rêvant de cinéma, un dénommé Quentin Tarantino. Mais après avoir travaillé de long mois sur le développement de son projet, Kurtzman se voit au final couper les vivres par des producteurs un rien trop frileux vis-à-vis de l'inexpérience du maquilleur dans la réalisation. Dépité, ce dernier renonce a son projet (il réalisera finalement son premier film en 98, le très médiocre Wishmaster) et abandonne son script à Tarantino, qui ne tardera alors pas de connaître la gloire via le succès de ses deux premiers films, Reservoir Dogs et Pulp Fiction. Celui-ci profite alors des tournages successifs de Desperado et Four Rooms pour sympathiser avec son désormais grand pote Robert Rodriguez et lui proposer tant qu'à faire la réalisation de From Dusk Till Dawn.

Et Rodriguez de tirer du script bicéphale de Tarantino, un film atypique dans tous les sens du terme. Toute la première partie de From dusk till dawn se déroule ainsi aux heures diurnes, écrasant ses protagonistes sous un soleil de plomb et faisant chauffer furieusement les moteurs. Si l'on a tout loisir d'assister à la brutalité implacable et quelque-part jubilatoire des frangins Gecko (formidable scène d'ouverture), le scénario leur oppose bientôt un pasteur en manque de foi car récemment veuf, sillonnant les routes du sud des Etats-Unis à bord de son camping-car en compagnie de sa fille Kate et de son fils. Tous trois sont bientôt pris en otages par les Gecko lesquels ont besoin d'eux et de leur véhicule pour passer la frontière menant au Mexique pour y rallier un point de rendez-vous. L'occasion de confronter otages et ravisseurs dans un road movie criminel que n'aurait certainement pas renié Jim Thompson.

Au fur et à mesure des heures menant à la tombée de la nuit, les protagonistes réussissent à passer la frontière et s'arrêtent finalement pour la nuit devant le Titty Twister, une sorte de relais routier aux allures de lupanar grandiloquent et baroque où l'alcool coule toujours à flots, les danseuses se déhanchent sans discontinuer et où les bagarres explosent sur de simples regards en croix. Le repaire de toute sorte de routiers, motards et fuyards venant se rincer l'oeil et le gosier jusqu'aux premières heures du jour, une planque parfaite où les frangins Gecko ne tarderont pourtant pas à se faire remarquer. Et l'intrigue de basculer alors dans l'horreur la plus débridée et jubilatoire lorsque les tenanciers de l'endroit se révèlent être d'authentiques vampires se repaissant chaque nuit du sang de leurs clients. S'ensuit un véritable massacre flattant l'oeil des bisseux de tout poil et d'où émerge une brochette de personnages bad-ass venant finalement à bout des monstres infestant l'endroit. Mais ils auront encore beaucoup à craindre des milliers de chauve-souris qui se pressent à l'extérieur du bâtiment.

J'ai beaucoup ri face aux critiques qui accusaient invariablement le film de passer sans ménagement d'un genre à un autre, à savoir de l'haletant thriller criminel au film de vampire décomplexé, alignant les figures archétypales et les effets gores à foison. Mais c'est bien là tout l'intérêt de l'idée de Tarantino (ou plutôt de Kurtzman), piocher aussi bien dans la littérature hard-boiled que dans l'imagerie horrifique des défuntes 80's pour en extraire nombre d'idées référentielles apte à donner corps à cette oeuvre transgenre, véritable inclassable du cinéma fantastique des 90's.

Tourné de manière atypique (l'excellent docu Full tilt boogie peut en attester, go youtube), Une nuit en enfer aligne à un rythme métronomique les séquences d'anthologies tout en dressant le portrait fracassé de deux familles aussi différentes que soudées, réunies dans un Alamo horrifique des plus réjouissants et qui garde encore toute son aura cauchemardesque vingt ans après sa sortie.

Côté interprétation, c'est du tout bon, que ce soit George Clooney qui brise définitivement son image de Dr Ross en trouvant ici son premier grand rôle au cinéma ou Harvey Keitel qui prête tout son talent et son charisme à son personnage de patriarche endeuillé, en passant par Jennifer Lewis dans un rôle aux antipodes de celui qu'elle tenait dans Tueurs nés et bien sûr Tarantino qui s'offre le plaisir coupable d'incarner l'inquiétant Ritchie Gecko. A leurs côtés, on retrouvera bon nombre d'habitués des bandes de Rodriguez, à commencer par les fidèles Danny Trejo, Cheech Marin (qui tient ici pas moins de trois rôles différents) et Tito Larriva, tous trois rendus méconnaissables dès lors que giclent la première goutte de sang. Mais on se souviendra ici surtout de la sublime Salma Hayek (pas encore connue) qui nous gratifie pour l'occasion d'un superbe numéro de danse apte à faire dresser les drapeaux de toutes les nations. On notera également la présence ultra-référentielle de Fred Williamson (rescapé de la blacksploitation des 70's), de Tom Savini, excellent dans le rôle jubilatoire de Sex Machine (attifé de son célèbre cuir noir de motard), et de Michael Parks dans le rôle du désormais connu shérif Earl McGraw, lequel ouvre à son insu les hostilités au détour d'un long monologue désabusé.

Et on rira volontiers aux répliques percutantes ("Comment ça ce que je veux, vieille merde ravagée, putain j'veux une chambre !) balancées par un Seth Gecko aussi irascible que vindicatif, on fantasmera sur les courbes parfaites d'une princesse satanique dont Tarantino ne manquera pas de lécher goûlument les pieds saveur tequila, on exultera devant cette surenchère de démembrements, d'empalements et de décapitations et l'on saluera même les acrobaties insoupçonnables de l'acteur-maquilleur-réalisateur Tom Savini, également cascadeur à ses heures perdues. Et Rodriguez de dynamiter pour la toute première et dernière fois les codes du film de vampire à la mexicaine, avant d'abandonner ses survivants au hasard d'un désert où les bars perdus servent d'anti-chambre aux temples de l'enfer.

Pour sûr, it's a dark night...

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