À la baguette

Avis sur Whiplash

Avatar Kalopani
Critique publiée par le

"Whiplash". Coup de fouet. Curieux titre pour un film censé évoquer l'apprentissage d'un jeune musicien qui tente de devenir un batteur de jazz. Seulement, aussi étrange que cela puisse paraître, "Whiplash" n'est pas un film sur la musique, ce n'est même pas un film sur l'art en général ! Alors bien sûr, la musique est omniprésente à l'écran et tend même à occulter des dialogues qui sont, de toute façon, assez peu intéressants. Lorsque les personnages parlent, en effet, c'est souvent pour dire quelques banalités et plus généralement pour s'invectiver copieusement, à grands coups d'insulte homophobe tant qu'à faire ; car si "Whiplash" n'est pas un film sur la musique, c'est avant tout un film de mec ! De vrais mecs, c'est-à-dire ceux qui vont en baver pour réussir et qui vont réussir, justement grâce à leur virilité ! L'art n'a qu'une fonction décorative ici, la musique n'est là que pour meubler un film qui, honnêtement, n'a pas grand-chose à dire.

BAM BAM BAM...

Coup de fouet ! Le titre paraît approprié si l'on voit "Whiplash" comme l'éloge de la performance physique comme gage de réussite sociale. Finalement, Chazelle ne se montre guère original et ne fait que reprendre la trame, très classique, du film d'apprentissage. Un jeune homme, Andrew, qui a tout du gentil loser, va s'élever dans la société en apprenant à être un gagnant, à la dure forcément. L'intrigue va suivre ainsi un schéma préétablit à l'avance et connu de tous : l'apprentissage difficile, le faux espoir, l'échec, la rébellion avant la consécration. "Whiplash" n'est qu'une nouvelle success story à l'américaine comme on en a vu beaucoup par le passé ; on comprend donc que l'univers du jazz n'est qu’accessoire, il peut ainsi être remplacé par pratiquement n'importe quoi : la danse ("Black Swan"), la boxe ("Rocky"), etc. Mais cette banalité n'est pas trop gênante en soi, la qualité du film dépendant surtout de la manière dont va être traité le sujet. Seulement sur ce point, Chazelle ne fait pas vraiment dans la dentelle !

Le parcours d'Andrew au sein de ce conservatoire est placé sous le signe de l'exigence, les places sont chères et seuls les meilleurs pourront percer. Tout cela on veut bien l'entendre et accepter, finalement, l'existence d'un petit despote, comme Fletcher, qui mènerait tout son p'tit monde à la baguette, afin que ses musiciens donnent le meilleur d'eux-mêmes. Si le côté militaire de cette école peut se justifier, doit-il pour autant être perçu comme l'unique modèle de réussite ! Personnellement, c'est ce qui m'a le plus gêné ici. Dans le film, rien ne vient contredire cette logique, bien au contraire. Andrew va finir par devenir le meilleur en devenant individualiste, en tournant le dos à sa petite amie comme à son père (lors du final, il choisit clairement Fletcher à son paternel) et en se focalisant uniquement sur la performance ! Un exploit physique avant tout, un acte de bravoure qui transforme le bon soldat en héros de guerre. Le final qui nous montre un impressionnant drum solo parle clairement en ce sens : c'est la perf' qui est encensée, c'est le totalitarisme de Fletcher qui est validé !

Je saigne, donc je suis !

Tout cela aurait pu être nuancé si Chazelle ne s'était pas contenté de caricaturer son propos jusqu'au risible. L'abnégation d'Andrew devient vite grotesque lorsqu'on le voit détruire ses phalanges en répétant ardemment ses gammes, tout seul dans son coin. Le comble du ridicule viendra ensuite lorsque le jeune homme arrivera en sang à une répétition, après avoir eu un accident de voiture ! À ce niveau-là, ce n'est plus de la maladresse, mais de l'idiotie ! M. Chazelle pensait sans doute que son public n'avait pas compris la subtilité d'un discours, pourtant maintes fois surligné, et se sent obligé d'en remettre une nouvelle couche, en cas où ! On aurait pu aussi avoir des personnages un peu plus consistants, mais là aussi tout n'est que caricature (le jeune homme loser solitaire, le petit chef à la Hartman, le père défaillant, la petite amie souriante qui agrémente la décoration (potiche ?)).

On aurait pu également avoir une intrigue davantage étoffée si Chazelle s'était donné la peine d'élaborer de vrais enjeux dramatiques autour du destin de son héros. Mais pour cela, il aurait sans doute fallu approfondir la dimension artistique ! Parler, peut-être, du dilemme pour un jeune musicien qui doit choisir entre son idéal artistique et son désir de réussite. Le sujet est à peine effleuré au début du film, lorsqu'on nous oppose l'insouciance d'Andrew au modèle de réussite incarné par Fletcher. Tout cela est vite balayé d'un revers de main par le réalisateur qui se cache derrière l'anecdote concernant Parker ("Charlie Parker became bird when Jo Jones threw a cimbal at his head") pour justifier le comportement déviant de Fletcher. On pouvait aussi évoquer la difficulté pour un musicien de construire sa propre personnalité, tout en se fondant dans le groupe que constitue l'orchestre. Ici, les autres musiciens sont relégués au rang de simple faire valoir, ils se taisent lorsque le pseudo génie s'exprime. On est loin de l'esprit Jazz Band. D'une manière générale, on aurait pu développer la passion d'Andrew pour la musique, pour nous prendre d'empathie pour lui et pour savoir si toutes les souffrances endurées valaient bien l'éclosion d'un nouveau Bird. Seulement Chazelle n'a pas eu l'intention d'approfondir quoi que ce soit, il préfère exalter la performance, adaptant sa mise en scène aux coups de baguettes assénées par Andrew, filmant la sueur, les larmes ou le sang qui coule sur son visage. Formellement, le film est d'une grande efficacité, violent, bruyant, mais tellement creux.

À lire l'article publié dans Le cinéma est politique :
http://www.lecinemaestpolitique.fr/whiplash-2014-un-jazz-blanc-super-viril/

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 12117 fois
196 apprécient · 33 n'apprécient pas

Autres actions de Kalopani Whiplash