Attention, petit chef-d'oeuvre, que bon nombre de cinéphiles mal renseignés ne manqueront pas de prendre pour un énième film du genre.
Soyons francs : Wind River n'a rien de terriblement original, une fois que l'on évacue de l'équation son cadre (une réserve indienne, pas super courant au cinéma… on pense à Frozen River, puis à Cœur de Tonnerre, puis… à rien) et le sujet qui y est associé (la condition désastreuse des Amérindiens, « native-americans » en anglais politiquement correct, réduits aujourd'hui à 0,8% de la société américaine). Le film est dans l'ensemble linéaire, et plutôt classique dans ses figures : le meurtre inaugural et la vengeance finale mangée bien chaude (parce qu'il fait froid, aussi), la fliquette bleue débarquant dans un univers dont elle ignore tout et les petits moments d'humour que cela occasionne, elle devant faire équipe avec un personnage de baroudeur viril qui semble ne pas appartenir à la même galaxie qu'elle, le duo qui s'ensuit, le héros au passé tragique, la fusillade-climax… autant dire qu'on a déjà vu ça ailleurs. Mais d'une part, cela nous rappelle la remarque affligeante qu'un ami d'ami (d'ami) avait faite à la fin d'une projection du somptueux L'Année du Dragon de Michael Cimino, qui consistait à prétendre que le film ne valait pas mieux qu'un épisode des Experts simplement parce qu'il racontait la trop simple histoire d'un flic traquant un gangster (besoin de développer ?). D'autre part, justement : n'est-ce pas l'éclatante marque d'un grand cinéaste que de réussir son coup sur une base archi-classique ? Pas besoin d'avoir inventé la roue pour négocier brillamment les plus durs virages.
L'année dernière, Comancheria avait un peu déçu votre serviteur, pourtant grand fan de ce qu'avait fait Taylor Sheridan sur Sicario. Trame hésitante, problèmes de rythme, personnages secondaires bâclés, message sur le capitalisme sans originalité, un Jeff Bridges en mode éco… autant dire qu'on ne comprend pas les critiques dithyrambiques à son sujet, comme on l'avait déjà vécu avec No Country for Old Men, et qu'avec ce film, on demandait à voir.
Carton plein au premier tir
Eeeet ben on a vu. Et déjà deux fois au cinéma. Ce qui nous arrive rarement. Mais c'est tout naturel : les grands polars sont rares, et Wind River est un GRAND polar. Si on devait lui trouver des ancêtres, et sans avoir vérifié les influences du cinéaste, on le situerait à la croisée d'Insomnia (pour le décor enneigé, qui est un personnage à part entière, en fait le troisième plus important, voire le deuxième...), d'Impitoyable (pour la brutalité sèche d'un monde aux confins de la civilisation), et de ce que Taylor Sheridan a écrit de mieux (l'héroïne de Sicario, les territoires victimes de la mondialisation marchande de Comancheria). Un polar grand, et noir, dans le meilleur sens du terme, aussi amer qu'insondable, aussi fort dans ses portraits qu'intense dans son action, et d'une amère beauté dans ce qu'il a à raconter d'humain, au bout du compte, trop humain.
À vrai dire, on croirait presque que le cinéaste a carrément attendu sa première réalisation pour écrire son meilleur scénario. Un coup risqué, car rien ne garantissait qu'il allait assurer autant à la caméra que sur Office Word, surtout après un McKenzie et un Villeneuve. Quand le réalisateur d'un film n'en est pas le scénariste, il se doit, pour réussir sa tâche, de s'approprier l'histoire, et donc de la dénaturer un tant soit peu, en bien ou en mal. Inversement, si le réalisateur et le scénariste sont une seule et même personne, c'est comme lorsqu'un chanteur est également l'auteur et le compositeur de ses chansons : on peut attendre de lui quelque chose de plus complet, de plus cohérent… à condition que le scénariste sache réaliser, comme l'auteur-compositeur, chanter. Résultat des courses : s'il n'atteint pas le niveau de maîtrise titanesque de Villeneuve (sans surprise) et abuse un peu trop des plans aériens, c'est franchement impressionnant, pour une première réalisation. Déjà, le film est de toute beauté, grâce au concours de l'excellent chef opérateur Gary Roach, qui a prouvé tout ce qu'il avait à prouver aux côtés d'Eastwood (L'Échange, Gran Torino, Lettres d'Iwo Jima, etc.) et… Denis Villeneuve, avec l'intimidant Prisoners. Dès le début, alors que Sheridan nous plonge dans un blizzard nocturne, au milieu des paysages enneigés de l'Utah (où le film a été tourné, plutôt que dans le Wyoming de l'histoire), on a l'intime conviction que la neige n'aura pas exactement la même gueule qu'ailleurs. Parti avec son équipe réduite à la rencontre crue de ce cadre aussi captivant qu'inhospitalier, le cinéaste a su dompter les éléments et capter toute leur beauté sauvage - ça se sent, quand ce n'est pas filmé en studios. On en prend par conséquent plein yeux, ce qui n'est déjà pas mal, comme avait pour coutume de dire Ramsès II. Mais c'est plus personnel que ça. On sent que tout ce qui est filmé est au diapason de ce qui a été pensé, l'harmonie qui unit le fond à la forme parle immédiatement au subconscient, et le drame saisit aux tripes d'entrée de jeu, sans que l'on ne comprenne tout de suite comment. La cohérence de l'auteur « total », que nous avons évoqué plus haut, fait ici des miracles. Fort de son assurance de créateur, Sheridan nous trousse de grandes scènes de dialogues en intérieurs, pour mieux nous secouer, la scène d'après, avec des éclats de violence sporadiques mais fracassants. Insistons bien sur ce dernier point : la violence, chez lui, n'est pas à prendre à la légère : en témoignent d'abord le flash-back pivot, scène terriblement éprouvante où, par un jeu intelligent de cadrages, il transforme une caravane douillette en espace de danger imminent, PUIS en cage infernale ; et ensuite les deux éruptions balistiques, qui ne laisseront pas vos tympans insensibles. Autrement dit, parce que Sheridan ne prend pas de gant (ce qui cadre avec sa démarche), c'est très beau, mais tout aussi rude (comme l'hiver, comprend qui pourra).
Pas besoin de manichéisme pour parler d'injustice
Il faut dire qu'on ne s'embarrasse pas de papouilles, dans la réserve (réelle) de Wind River, avec sa durée de vie moyenne de quarante-neuf ans et son taux de chômage de 80% et des brouettes. Le genre de rade à faire passer la cité des 4000 pour Byzance. Autant dire le parfait point de départ d'un film militant. Avec son émouvant portrait d'un résidu de peuple avachi dans la résignation, Sheridan avait de quoi faire chouiner... mais si le propos politique du film (osons le mot) devient ouvertement explicite à l'occasion d'un panneau de conclusion qui glace le sang, il s'avère, heureusement, d'une grande intelligence.
D'abord, Wind River n'est pas pontifiant. Sheridan n'aime pas le manichéisme, et préfère flouter la frontière entre « gentils » et « méchants » ; il suffit de voir le personnage-joker d'Alejandro dans Sicario (joué par Benicio del Toro), figure quasi-mythologique (et pas à la sauce chrétienne) tiraillée entre la persistance de son vieux sens moral et l'appel du Thanatos, ou encore les deux braqueurs de Comancheria, dont le film adopterait presque la cause sociale. Aucune caricature, ici, dans un sens comme dans l'autre, qui aiderait le spectateur à savoir quoi penser de quoi (en donnant par exemple aux Blancs le rôle des affreux colons racistes et aux Amérindiens celui de bébés phoques faits hommes). Qu'est-ce qu'on a, alors ? Des gens qui font plus ou moins de leur mieux, à leur misérable niveau, dans une situation pourrie qui n'aurait jamais dû être. Ni les locaux, ni les outsiders n'ont envie d'être à Wind River. La frustration des uns contamine les autres, elle se passe de père en fils et de mère en fille, et la roue continue de tourner. Le personnage de Cory Lambert, traqueur interprété par Jeremy Renner, incarne parfaitement cette ambivalence en tant que Blanc, synonyme d'oppression pour certains activistes mal dégrossis de la cause amérindienne, mais aussi synonyme de beau-fils pour ses beaux-parents amérindiens qui le traitent comme l'un des leurs, sans oublier synonyme, à ses propres yeux... d'il ne sait bien quoi. Que sait-il faire ? Pister les prédateurs. Tirer pour tuer. Survivre dans ces éléments. Rien qui ne lui permet d'aider à améliorer cette situation pourrie. Il fait ce qu'il peut.
Taylor Sheridan a dit, lors d'une interview : « les problèmes sociaux que rencontrent les Amérindiens sont les mêmes de part et d'autres du pays – violences domestiques, pauvreté, dépendance à la drogue, alcoolisme –, à la seule différence que dans la réserve, personne ne regarde, ni n'écoute. » Avec son film, on est obligé de regarder et d'écouter. Nous avons mentionné le panneau de conclusion, qui, l'air de rien, révèle au spectateur l'inexistence de statistiques sur les disparitions de femmes amérindiennes. Ce fun fact sidérant, qui a un peu cassé l'ambiance aux yeux de certains spectateurs de par son intrusion trop précoce dans la scène (Sheridan aurait pu attendre d'avoir fondu au noir pour ajouter son foutu panneau !), a le mérite de faire passer définitivement le message. La coïncidence qui a fait mourir la victime Natalie de la même mort que la fille de Cory n'est pas difficile à avaler : la réalité en est là, médiocre et faiblement éclairée.
Une étude de caractères
Nous avons mentionné le classicisme du scénario, qui ne s'embarrasse pas de fioritures narratives (à l'exception du flashback-trauma très ingénieusement placé en ce qu'une fois passé, il change toute notre appréciation de l'action qui est en train de se dérouler), ni de digressions tarantiniennes. Puis nous avons établi que ce classicisme peut être un moteur plutôt qu'un frein, lorsqu'au lieu de distraire son public avec une originalité sans substance, le conteur préfère concentrer toute son attention sur ce qui compte en premier lieu dans un drame : les personnages. Qu'on ne se méprenne pas, en tant que polar, Wind River est solide. À infusion lente, assurément, et parfois un peu « trop » écrit, mais ce sont là de bien maigres griefs face à une mécanique si bien huilée. Pourtant, quand bien même ça tanguerait un poil de ce côté, l'édifice ne s'effondrerait pas entièrement puisqu'il est autant, sinon davantage, une étude de caractère qu'une enquête policière.
Peu importe la gueule qu'ont vos scènes d'action tous azimuts, vos décors monumentaux, ou encore vos effets spéciaux à la pointe de la pointe : si vous n'avez pas de personnages et d'enjeux pour porter cette action, le spectateur finira le nez dans son smartphone. Or, les personnages, Sheridan sait y faire. On ne retrouve même pas dans son Wind River le problème de personnages secondaires qu'avait Comancheria : tous ici brillent, que ce soit le père endeuillé (Gil Birmingham, remarquable d'émotion plus ou moins contenue, cf. ce magnifique moment où il craque face à Cory, avec qui il partage après tout une destinée commune), le shérif placide qui en a vu d'autres (Graham Greene, une institution à lui tout seul), ou encore la victime Natalie et son petit ami Matt (magnifique Kelsey Asbille, et un Jon Bernthal égal à lui-même), qui communiquent le temps de leur scène une humanité débordante (et donc déchirante). Tous habitent ce lieu désolé avec la même volonté de résister malgré tout, et nous inspirent une empathie naturelle qui rappelle les réels dons de « storyteller » du cinéaste. Et au centre de cet univers, il y a Cory Lambert, que nous avons déjà cité plus haut. Allons-y cash : si Jeremy Renner a déjà montré par le passé de quoi il était capable (avec essentiellement The Hurt Locker, The Town et The Immigrant), Cory Lambert est à ce jour LE rôle de sa carrière. Bénis par une tripotée de dialogues très forts, dont un monologue d'une force inouïe sur le deuil (lorsqu'il accueille Jane chez lui), le personnage et son interprète ne font plus qu'un le temps de deux heures (c'est certes un peu tarte à dire, mais vraiment, c'était la première fois qu'on ne voit plus Renner jouer), l'acteur injectant dans Cory toute sa présence brute de gars qui en a vu d'autres (l'anti Justin Bieber, quoi), et communiquant ce qu'il faut de cette digne résignation qui fait la beauté du personnage. L'année dernière, nous espérions que le frère Affleck remporterait un oscar pour Manchester by the sea ; ce coup-ci, notre choix se porte sur lui.
Nous avons bien sûr gardé l'élément féminin du duo pour la fin de la revue, entre autre parce qu'il était notre seule véritable source d'inquiétude avant de voir le film. Nous avions déjà vu deux-trois performances convaicantes de la chtite Elizabeth Olsen (à commencer par son premier rôle au cinéma, Martha Marcy May Marlene, et Old Boy, dont elle était le seul point positif), qu'on ne peut plus réduire à la petite sœur des squelettiques jumelles… mais ce n'était en rien une garantie tant son personnage (la bleue citée plus haut) laissait craindre un cliché en inadéquation avec le reste. Peut-être l'actrice allait-elle EN PLUS confondre sa performance dans celle de son personnage, entourée d'excellents acteurs bien plus expérimentés qu'elle, dans un film trop bon pour elle ! Mais il n'en est heureusement rien. D'abord parce que l'agent du FBI Jane Banner n'est pas caricatural pour un kopek, Sheridan ayant bien pris soin d'éviter les deux écueils courants à l'écriture de ce type de personnage : a) le cliché macho-compatible de la blonde-boulet servant au final de vulgaire « damsel in distress » pour secouer le héros mâle alpha, et b) le fantasme féministe à la mode de la guerrière dotée de la force physique d'un béret vert (tout en faisant 45 kilos les bras levés) et de l'intégrité de Hillary Clinton (désolé, les filles : on la voit même en string !). Ensuite parce qu'Olsen est tout aussi impeccable que le reste du cast, rappelant par moments la Clarice Starling du Silence des agneaux, et campant une touchante observatrice de ces tragédies qui lui sont si étrangères. En fait, et c'est là un des rares reproches que nous ferons à Wind River, nous aurions aimé la voir autant mise en avant que Cory, comme l'idée de duo nous le laissait espérer. Wind River n'a, en fait, qu'un seul « héros », celui auquel il consacre l'essentiel de sa dramaturgie. Ne soyons pas ingrats, cela nous aura donné un personnage magnifique et une performance oscarisables, et puis les deux acteurs forment un duo excellent, complémentaire, et d'une belle sobriété (pas de blagounette de buddy-movie, ni de romance à la noix)... mais qui sait si le film n'aurait pas carrément mérité un 10, avec une Jane elle aussi dûment développée ?
Rien n'accompagne mieux la pudeur de ces portraits d'hommes et de femmes que la bande originale du film, signée Nick Cave et Warren Ellis (Quiconque a vu le mémorable The Proposition, de John Hillcoat, aura aisément reconnu leur style dès les premiers murmures magnétiques du chanteur aussie). Loin des cuivres monumentaux de Sicario, les deux musiciens ont fait le choix d'une tranquillité trompeuse parfaitement adaptée au sujet. La lenteur de l'écoulement du temps, dans ce monde où l'on se contente de vivre pour vivre, n'est qu'un espace de préparation pour les drames à venir, dont les effets ne feront pas davantage de bruit que les précédents. De cette fatalité résulte une profonde mélancolie, et leur musique exprime cette dernière avec une belle sobriété, qui gênera sans doute certains par son caractère anti-spectaculaire...
Œil pour oeil !
Taylor Sheridan aime les westerns. Comancheria est un western moderne avec son shérif taciturne, ses hors-la-loi en cavale et ses petites villes où rien ne se passe à la terrasse des saloons à peine modernisés. Dans Sicario, dont l'action se déroule au Mexique, une des dernières « frontières » de l'histoire des USA avec l'Ouest, le cartel a presque autant de pouvoir que l'armée, interdisant de fait à l'État toute politesse d'usage dans les démocraties sociales proprettes, et donc à tirer pour tuer, à l'ancienne. Wind River, avec son héros taciturne au chapeau de cowboy, insiste même un peu trop sur l'état quasi-sauvage de la réserve, lieu de perdition négligé, lui, par le même État. On a cité plus haut L'Échange, d'Eastwood : un autre bon exemple d'univers (le Los Angeles des années 20) où, en dépit des apparences, tout n'était pas encore sous contrôle. Dans ce genre d'histoires, les personnages doivent davantage penser « viril » que cajoleur bénévole du DAL. Et ça va comme un gant à Sheridan, car dans sa dernière foulée, la plus intense, Wind River endosse l'habit du plus implacable justicier, tendance Eastwood. Car il devient un pur film de vengeance, où la bonne vieille loi du Talion a valeur de réquisitoire, sans avocat à la défense, car ce dernier est mort dans une chute de cheval. Mais ce n'est pas la mise en scène d'exécutions sans procès qui frappe, non, ces choses ont toujours existé et le cinéma ne doit surtout pas les ignorer. C'est plutôt que le cinéaste ne pose pas sur l'acte en question de regard désapprobateur. Au contraire, devrait-on dire : à la fin, lui, comme ses spectateurs, sablent carrément le champagne.
Et c'est assez fort, quand même. Petite parenthèse d'ordre socio-politico-culturel. Personne ne s'étonne-t-il que son film soit si bien accueilli par la critique, en ces temps intellectuellement sombres où les médias, majoritairement de gauche libérale, et donc dorloteurs à plein temps, et donc anti-peine capitale, ne loupent pas une occasion de mettre les actes des pires ordures et les échecs des pires fainéants sur le compte de la société ? Malgré la radicalisation de la gauche américaine, il semblerait, au contraire, que la critique soit devenue moins… critique à l'égard des films de vengeance, quand on se souvient de la violence avec laquelle elle accueillait des films comme 8MM, dans les années 90, et sa propension à agiter l'épouvantail de l'infâme Justicier dans la ville. Le génialement expéditif John Wick, sorti en 2014, ne s'est pas pris la volée de bois vert que le Man on Fire de Tony Scott s'était prise dix ans plus tôt. Signe des temps, de la « trumpisation » du monde, profitant de l'affaiblissement dialectique d'une gauche ébranlée dans ses fondements, toute agitée fût-elle ? Peut-être. Mais votre serviteur a une autre interprétation : indépendamment des lubies idéologiques de bobos gratte-papiers, Monsieur Tout-le-monde a toujours été, en majorité, conservateur dans le domaine de la justice - et dans bien d'autres, mais c'est une autre affaire. La propagande progressiste est simplement d'une force telle qu'il peut, sans y voir de contradictions pourtant flagrantes, à la fois se déclarer contre la peine de mort dans un sondage IPSOS, puis encourager Maximus à achever l'empereur Commode ; à la fois croire que ce qui a précédé la modernité démocratique n'était qu'obscurantisme, et crier « The King of the North !! » face au sacre de Jon Snow comme il ne le ferait jamais avec un personnage de président démocratiquement élu. Opposer vengeance et justice est d'une grande malhonnêteté : si la vengeance n'est pas intrinsèquement juste, elle peut l'être sans contradiction logique, et la justice peut très souvent être assimilée à une vengeance, dès que l'on cesse de jouer avec les mots.
À la fin de Wind River, l'acte de vengeance, ici clairement un acte de justice, sera en plus chargé d'une grande force cathartique. Tel est le monde. Qu'est-ce qui vous fait plus vibrer ? Un Antoine Lieiris déclarant benoîtement aux terroristes sur sa petite page FB qu'ils « n'auront pas sa haine », ou bien Cory Lambert rendant la monnaie de sa pièce à un des salauds responsables de la mort de la jeune Natalie ? CQFD.
Bien sûr, tout n'est pas toujours d'une grande subtilité : les envolées graves du héros sur ce qu'est la vie sauvage et la nature de l'homme sont parfois un peu trop sentencieuses. Et avec la scène d'introduction de Cory, où ce dernier descend un loup qui s'apprêtaient à bouffer des brebis innocentes, on n'est vraiment dans l'imagerie biblique la plus nuancée. Mais quoi de plus adapté à un personnage pareil ? Oui, Wind River est par moment « trop » écrit, et se complaît un peu, par moment, dans son sens du tragique. Mais à la fin, l'émotion passe, brutalement. Et le message passe, tout pareil. Le reste n'est que du bruit de fond.
Conclusion
Wind River n'est donc pas une ballade à la plage. C'est un film sombre, au sujet sombre. Pour ne pas déprimer son spectateur, il a le bon goût de compenser par des personnages lumineux, jusqu'à Cory, en dépit de sa tragédie personnelle ; mais face au générique, l'humeur du spectateur ne sera pas positive. Cory et Jane ont beau avoir résolu l'enquête et réglé leurs comptes aux méchants, les racines du mal sont toujours bien là, et ne sont pas près de disparaître. D'autres jeunes Amérindiennes disparaîtront à leur tour dans le blizzard, entraînant avec elles, dans les cieux abyssaux, d'autres rêves d'ailleurs à jamais tus par la mort, loin des vieux déterminismes et des coriaces blessures du passé... loin de la réserve de Wind River. La mélancolie va de pair avec un certain fatalisme qui sied parfaitement au décor et à l'histoire, que ce soit celle du film, ou celle du pays. Certains critiques élogieux ont carrément signalé qu'ils ne regarderaient pas Wind River une deuxième fois. Trop inconfortable, voire « glaçant », pour reprendre les mots d'un ami. Pour l'avoir vu deux fois au cinéma, nous ne partageons pas cet avis. Ce troisième scénario et premier film de Taylor Sheridan, désormais autant à suivre comme metteur en scène qu'auteur, constitue pour nous le meilleur film de l'année 2017 derrière Logan, La La Land, et peut-être Moonlight (oui, pas très original, comme top). Nous ne pourrions pas réserver de tels honneurs à un film trop désagréable pour être revu (quoique certains ne manqueront pas de nous répondre par le Tombeau des lucioles...). Wind River est à voir une première fois pour ce qu'il a à dire ; une deuxième fois pour le puissant plaisir de cinéphile qu'il procure ; en attendant une troisième ! Et dire que ce Taylor Sheridan était le shérif de la première saison de Sons of Anarchy... les légendaires frères Weinstein, producteurs du film, n'ont décidément rien perdu de leur flair.
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Remarque annexe : certains critiques mal lunés ont trouvé de la misogynie dans le personnage de Jane, sous prétexte qu'elle est un peu larguée dans ce territoire sauvage et a besoin d'un homme fort pour la guider. Qu'est-ce qu'on doit faire, donc ? Ne plus écrire de personnages masculins qui ont l'ascendant sur un personnage féminin ? Ou bien inverser les rôles, au nom de la justice sociale (rires du public) ? La démence clinique de ces gens n'a aucune limite.