Godard est un désespéré. Avec lui, les mots sont inutiles mais utilisés.
A première vue, il ne fait pas dans la fantaisie, puis on s'aperçoit que le mensonge réaliste est présent dès le départ, qu'il nous rit au nez et qu'il ne nous reste que des images. Celles-là sont les beautés prisées de son cinéma, une sorte de coin presque inaccessible puisqu'elles sont constamment attaquées. Plus les images sont libres, plus les personnages s'envolent ; mais le plus souvent, ils s'attardent au lit, victimes d'eux-mêmes, du monde et de tout, et ils en restent sous de beaux draps blancs.






Si le scénario est le squelette du film, alors le film fait partie d'un cabinet des curiosités. Car le scénario mauvais est un des désespoirs de Godard, il forme le film dont il finira par se moquer, se riant de lui-même, salement ou sainement, c'est ce qui est impossible à dire. Et il ne nous reste qu'un travail d'images qui est le dernier bastion du film, des "mouvements de bloc-durée", pas de musique, pas de parole, pas de couleurs, initialement du temps, de la matière et du mouvement.






C'est le cinématographe des variétés. Paris bat son plein. Il ne se passe rien d'anormal dans la rue qui ne soit parisien. Et cela est poussé si loin, cette normalité de balade, de visite, que les passants se retournent vers la seule anormalité du champ : les personnages.
L'esthétique parisienne possède toutes ses fanfreluches pour danser et sauter, elle est vaniteuse et rieuse. Les variétés ont trouvé leur exubérance.






A bout de souffle est un film qui me permet une comparaison avec un autre cinéaste, américain celui-là, et qui a un thème commun avec Godard mais en a le goût inverse : Woody Allen.
Avec Godard comme avec Allen, il y a bien une parole mortifère. Chez Godard elle est joyeuse, sinon ironique, tandis que chez Allen elle est prétentieuse, voire orgueilleuse. Le New York de Allen frise toujours l'affiche, la mauvaise musique, le bête et exubérant rêve américain ; le Paris de Godard est vu d'un œil sobre, ce sont les variétés qui amènent l'exubérance. Cette exubérance produit de la parole, qui est la logique attendue à un comportement humain, et ce que devient cette parole connait une bifurcation différentielle entre les deux cinéaste : chez le New-Yorkais, la parole devient abrutissante de culture, anthropophagique comme la ville ; chez le Parisien, la parole ne tient pas deux secondes dans les airs sans qu'elles ne suivent le cours des choses, elle est fébrile, elle est lancée avec si peu de souffle, si peu d'insistance qu'elle n'a pas le temps de se faire une place, de nous abrutir, elle nous fait rire. Même les questions sont tournées au ridicule avec l'écrivain qui offre des phrases sous la forme de maximes et d'aphorismes, mais elles sonnent si creuses que nous en arrivons à une autre conclusion : personne ne sait.






Vous voyez sûrement où je veux en venir : la parole est un autre désespoir de Godard.
"T'es dégueulasse", qu'il lui dit à la fin à sa bien-aimée. Et elle ne comprend pas le mot.






Finissons sur un mystère. Prenons la scène où Patricia annonce à Michel qu'elle l'a trahi. Elle tourne autour d'un mur, comme circulant autour de la chose inatteignable et la caméra la suit ; un deuxième tour se produit avec sa réponse à lui, il circule également et la caméra le suit toujours ; deux fois un cercle et ce que nous avons, c'est l'infini. Ce qu'ils disent n'est pas important, c'est de l'émotion mêlée de réflexions plus ou moins brèves, mais la première chose réfléchie, c'est l'instantané.

LapinNoir
7
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Objectifs à l'œil des caméras, les films vus en 2021

Créée

le 28 févr. 2021

Critique lue 136 fois

LapinNoir

Écrit par

Critique lue 136 fois

3

D'autres avis sur À bout de souffle

À bout de souffle

À bout de souffle

7

Grimault_

169 critiques

Une symphonie du détail

À bout de souffle a de ces répliques marquantes : « On dit dormir ensemble, mais c’est pas vrai ». En disant cette phrase, l’air de rien, Jean Seberg définissait avec poésie de la Nouvelle Vague, et...

le 6 juil. 2017

À bout de souffle

À bout de souffle

8

pphf

305 critiques

Wind of change

C’est l’histoire d’un garçon qui pense à la mort et d’une jeune femme qui n’y pense pas. J.L.G. (Passer pour un plaisantin, un farceur, voire un imposteur, voire même un cinéaste totalement...

le 29 nov. 2016

À bout de souffle

À bout de souffle

4

lhomme-grenouille

2918 critiques

Ce cinéma de p'tit con

Soixante ans après sa sortie, on fait encore d' "A bout de souffle" un incontournable de l'Histoire du cinéma. C'est comme ça. On ne choisit pas. Alors rassurez-vous tout de suite : par ce billet,...

le 6 mars 2021

Du même critique

Thanos gagne - Marvel Legacy : Marvel Epics, tome 1

Thanos gagne - Marvel Legacy : Marvel Epics, tome 1

7

LapinNoir

150 critiques

Milky Way

Guardians of the Galaxy 10 D'accord, ce numéro ressemblait beaucoup à une croisée des chemins et la fin de l'introduction. En dix numéros oui, ce qui laisse présumer à un long run pour Gerry Duggan,...

le 15 juil. 2018

Just Cause 3

Just Cause 3

5

LapinNoir

150 critiques

Rico et l'art de la funotonie

Just Cause 3, c'est le jeu qui, de prime abord, est complètement déjanté, fun, drôle et décontracté. Et, ce n'est pas faux, le jeu a ces qualités, dès le départ, on est pris dans l'action et...

le 27 sept. 2017

L'Homme foudroyé

L'Homme foudroyé

9

LapinNoir

150 critiques

L'Amant secret des choses...

Si des mémoires ont pour seul but de présenter l'auteur par sa propre plume, L'Homme foudroyé est le recueil de petites mémoires, l'autobiographie de petits papiers, la meilleure jamais lue. Blaise...

le 20 janv. 2020