Franchement ce film est une agréable surprise. Je m’attendais à un film prétentieux, chiant, qui aurait vilainement vieilli et qui finalement se rétame la gueule. Et bah non il m’a bien plu ! Alors ok c’est bien un film prétentieux mais je trouve qu’il arrive à tenir debout, grâce à deux atouts majeurs :


(pour la forme) les personnages sont incarnés à fond par les acteurs, les deux principaux bien sûr, mais aussi le reste.


(pour le fond) le film est assez profond intellectuellement et ne se fout pas de la gueule de celui qui regarde.


Il y a une vraie réflexion sur le couple, et l’incompatibilité des aspirations. Michel aime Patricia plus que la réciproque. Lui a déjà bien déconné dans sa life et, bien qu’en pleine cavale pour homicide, pense s’être trouvé avec Patricia une sorte de balise (j’ai hésité avec phare mais bon balise ça fait plus féminin que phare), tandis qu’elle n’a pas le sentiment d’avoir assez déconné et aimerait continuer encore un peu. Aussi les deux ne partagent pas les mêmes goûts et là ça coince ; elle fait des études, c’est la femme moderne qui rêve d’indépendance, lui est malin, ok, mais c’est quand même un sacré voyou. Ils n’ont pas non plus la même mentalité : lui choisit le néant quand elle préfère le chagrin. Il est entier et elle est prête au compromis, chose que lui trouve dégueulasse, lâche, mais elle ne sait pas ce que « dégueulasse » veut dire ! On sent même à un moment qu’elle serait presque prête à l’aimer par compromis, mais cela ne satisferait jamais Michel. Tout ça montre que l’amour est parfois complètement foireux.


J’ai aussi bien aimé la fin. Patricia finit par se débarrasser de lui en le livrant aux flics ! C’est assez amusant : dénoncer une personne aimée pour un crime serait un valeureux acte de bon citoyen mais on comprend que Patricia ne le fait pas avec cette louable intention. Elle le fait comme tout le monde souhaite secrètement le faire avec un(e) amoureux(se) encombrant(e) !! Cet acte est gênant pour le spectateur, ça fait mal à voir, ça fait presque peur, c'est insupportablement cruel, et là j’avoue Godard m’a impressionné. Alors c’est vrai, on n’a pas trop de pitié pour Michel qui le mérite bien, c’est un meurtrier après tout… Les torts sont en quelque sorte répartis. Mais Michel semble quand même être la victime sacrifiée à la liberté de Patricia. Une victime ? Peut-être pas… Après tout il l’étouffait et on comprend qu’elle ait voulu se donner de l'air ; on éprouve pour ces deux personnages à la fois de la compassion et du dégoût. Je n’avais jamais ressenti ça avant, je ne pensais pas que c’était possible. Qui est la victime ? Qui est le bourreau ? Je trouve que cette histoire brouille avec brio les frontières entre le juste et l’injuste, et la dernière phrase de Patricia le revendique : « qu’est-ce que c’est, dégueulasse ? »


PS : pour la forme, il y a certes quelques points faibles. La photographie est jolie mais le montage est pas tjrs nickel, et deux, trois plans font un peu cheapos, notamment le meurtre du policier, alors si on est vraiment perfectionniste (et il faut) on trouve ça dommage. Ensuite le style, notamment la diction des acteurs, reste spéciale, pas hyper naturelle. C’est un style et j’en suis pas fan, moi aussi ça m’horripile parfois… mais bon on s’y laisse prendre et on finit par trouver ça presque charmant. Et puis l’essentiel est ailleurs : une tragédie racontée sur le ton de l'anecdote.

Phil75
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le 9 janv. 2016

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Phil75

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