Premier film étonnant de maîtrise pour Maryam Touzani qui nous livre une peinture intimiste de la femme et de sa condition au Maroc.


Adam, comme son nom ne l'indique pas, c'est une histoire de femmes où les hommes ne pénètrent jamais. Trois générations se côtoient, dans un triangle sentimental où s'expriment la charité, la peur (du qu'en-dira-t-on surtout), la compassion, la joie enfantine et innocente, la complicité, le désir, le rejet, entre autres. Tout cela filmé dans le huit-clos paradoxalement ouvert de la maison d'Abla, sorte d'oasis lénifiante au milieu d'une culture asphyxiante. Entre celle-ci et son hôte, Samia, enceinte et munie d'un simple bagage, une relation d'amitié se nouera après s'être pourtant longtemps regardées en chiens de faïence. C'est que leur destinée n'est pas sans rapport l'une avec l'autre : mère élevant seule son enfant, mère enceinte dont on ignore tout du mari / père de l'enfant à naître; puis, surtout, deuil à réaliser pour les deux : grâce à cette conjonction d'expériences, un parallélisme s'établira qui scellera leur union indivisible de femmes en proie à la souffrance comme un inexorable fardeau.


Maryam Touzani filme magistralement ces humbles femmes vaquant à leurs activités domestiques dans cet intérieur où les âmes se rapprochent et deviennent solidaires. Que ce soit dans ces gros plans sur le visage parcheminé de la grand-mère tremblotante cigarette au bec ou sur ceux des personnages principaux, la jeune cinéaste sait fixer les instants et brosser des portraits authentiques, parmi ces intérieurs aux couleurs chaudes et suaves où les femmes sont à l'ouvrage comme dans des tableaux de Vermeer. Le choix de l'espace interne délimite l'intrigue mais permet d'approfondir des personnages fermés au premier abord et qui toutefois se raconteront peu à peu, au fil des confidences. La fenêtre du commerce d'Abla permet aussi d'aérer l'intrigue en introduisant temporairement des personnages secondaires non moins importants, comme le livreur de farine, la voisine curieuse et son mouton ou même la rue le jour de l'Aïd. Mais une fois la fenêtre fermée et la relation tissée, une secrète et pudique sensualité se dégagera de ses mains pétrissant la pâte à pain ou dans cette incroyable scène de la danse entre les deux femmes.


Cette scène a pour mérite de mettre en relief le tabou d'Abla au sujet de la mort de mari duquel elle n'a pas encore « fait le deuil », selon l'expression consacrée. Et la cassette de son artiste préférée qui lui rappelle tant son défunt mari est devenue un totem symbolique, un objet sacré, auquel est voué un culte secret, dans lequel repose l'esprit du mort qu'il ne faut surtout pas libérer, de crainte qu'il ne resurgisse - tabou et totem étant donc étroitement liés, comme l'analysait Freud dans un de ses livres plus connus.
L'autre tabou concerne celui des femmes célibataires, donc le personnage de Samia. En effet, dans cette société musulmane et patrilinéaire, comment avouer être mère d'un enfant hors mariage, et qui plus est sans la présence d'un père? L'enfant « bâtard »y a-t-il droit de cité, s'il est fruit du péché et dépourvu de nom ? Et la mère, peut-elle revendiquer librement son statut dans ces conditions, si elle enfreint la loi coranique et ne se soumet pas à l'autorité du mari? Autant de questions qui en soulèvent une autre, fondamentale : être femme (selon les codes qui régissent la société) ou ne pas être (c'est-à-dire être répudiée, mise au ban, ne plus exister au regard du groupe)?


Myriam Touzani fait preuve d'un grand courage et d'une honnêteté intellectuelle admirable. Elle ose montrer ce que la société marocaine dissimule (au risque de graves représailles comme en a connu son mari) sans négliger l'esthétique. Chapeau bas.

Marlon_B
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le 16 mai 2020

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